Le symposium LaFontaine-Baldwin La conférence de 2003
La très honorable Beverley McLachlin, c.p., juge en chef du Canada
Centre des arts de Dalhousie Halifax
Nouvelle-Écosse Le 7 mars 2003 à 19h00
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L'expérience canadienne
Avec ce tableau en fond de scène, je voudrais maintenant parler de l'expérience canadienne en ce qui a trait à la dynamique de la différence et de ce qu'elle signifie pour nous, les Canadiens, à l'aube du 21e siècle. Le Canada, formé à partir de groupes puissants qui n'avaient pas les mêmes attributs linguistiques, religieux et culturels, a reconnu dès ses débuts la nécessité de faire entrer le respect et la tolérance dans les habitudes et de les enchâsser dans la législation sous forme de droits. Pour former une nation, les Canadiens ont dû composer avec la différence en apprenant à respecter les autres groupes culturels et linguistiques et en manifestant leur engagement à cet égard par l'octroi de droits. Toutefois, le Canada est né à une époque où régnaient le nationalisme ethnique, l'intolérance religieuse et linguistique, le racisme et l'inégalité des sexes. Ces aspects de notre passé se sont traduits en pratiques d'exclusion, d'assimilation et de discrimination à différents moments de notre histoire. Nous devons aussi regarder ces aspects sombres de notre passé et en tirer une leçon d'humilité. Un examen attentif de l'histoire du Canada peut nous dévoiler à la fois les solides assises d'une morale de tolérance et d'inclusion, et le côté obscur de l'appartenance à un groupe qui prend la forme de l'intolérance. Je veux examiner ces deux aspects de notre patrimoine, en espérant démontrer en fin de compte qu'au fur et à mesure du développement du Canada et de sa croissance en tant que nation, nous avons adopté et cultivé la première de ces traditions, celle de la tolérance, pour mieux affronter la seconde. Nous avons appris à valoriser et à inscrire dans nos institutions la morale du respect de la différence comme moyen de combattre la pensée de l'exclusion.
Le Canada est l'un des rares pays qui ait, dès ses débuts, abordé la question des minorités et des sous-groupes en recourant au mécanisme bidimensionnel de l'État-nation et de la pratique du respect et de la tolérance envers les minorités à l'intérieur de l'État-nation. La plupart des pays se sont développés à partir du modèle de l'État-nation ethnique et continuent d'y adhérer, souvent en présence de groupes ethniques divers à l'intérieur même de leurs frontières. Des nations européennes comme l'Allemagne et la France s'accrochent encore - de plus en plus difficilement, il faut le dire - à l'idéal du nationalisme ethnique.
L'histoire du Canada est bien différente. D'autres pays commencent à peine à prendre conscience de l'importance cruciale de la façon dont ils traitent " les autres ". Le Canada, au contraire, s'est vu forcé de composer avec cette réalité depuis ses tout débuts. Par les accords de paix qui ont mis un terme à cent ans de guerres entre l'Angleterre et la France à la fin du 18e siècle, l'Angleterre a obtenu la possession des anciennes colonies françaises en Amérique. Deux des plus importantes - le Québec et les Maritimes - se trouvaient dans le territoire qui allait devenir le Canada. Les habitants de ces terres parlaient une langue et pratiquaient une religion différentes de celles de leurs nouveaux dirigeants. L'Angleterre a traité ces deux colonies distinctes de deux façons différentes.
La première se résumait à une approche d'exclusion basée sur l'origine ethnique des minorités. L'Angleterre a exigé que les francophones des Maritimes, les Acadiens, s'intègrent, du moins en prêtant le serment d'allégeance à la Couronne britannique. Le refus, réel ou présumé, des Acadiens de s'intégrer a entraîné leur déportation vers ce qui allait devenir les États-Unis et vers les contrées lointaines de l'Europe. Beaucoup d'entre eux ont fini par revenir, mais profondément marqués les séparations et les souffrances, qui découlent forcément de telles dispersions. Le traitement infligé aux Acadiens est l'exemple typique d'une politique exclusionniste de l'État-nation.
Pour sa part, la population française du Bas-Canada était trop nombreuse et trop solidement implantée pour être déracinée et expulsée de cette façon. L'Angleterre ne souhaitait pas s'engager dans un conflit avec ses colons du Bas-Canada. Pour résumer une histoire longue et complexe, l'Angleterre a finalement accédé aux demandes du gouverneur Carleton, qui passa trois ans à Londres à insister pour que la population francophone du Québec puisse conserver sa langue, sa religion et sa tradition de droit civil. Le résultat, bien que motivé en grande partie par des considérations pragmatiques, s'est traduit par un engagement en faveur de l'accommodement, incorporé dans l'Acte de Québec de 1774 - le respect et la tolérance, concrétisés par l'octroi de droits. Un demi-siècle plus tard, le mécontentement face aux contraintes coloniales a donné naissance à des mouvements en faveur de la démocratie et à une rébellion tant au Haut-Canada qu'au Bas-Canada. Lord Durham fut dépêché d'Angleterre pour trouver des solutions. Dans son rapport de 1840, Lord Durham tourna le dos à la tradition canadienne d'accommodement et de tolérance et recommanda le retour à des politiques d'assimilation qui donnaient priorité à l'Angleterre et aux traditions anglaises. Mais sous le leadership de Lafontaine et de Baldwin, les colons rejetèrent la vision de Lord Durham d'un État?nation unitaire assimilé. Les anciennes colonies du Haut et du Bas-Canada, de la Nouvelle-Écosse et du Nouveau-Brunswick qui s'unirent en 1866 et 1867 pour fonder notre pays, le Canada, avaient appris une leçon essentielle : la seule façon pour ce nouveau pays de réussir était de se doter d'une constitution qui garantissait le respect mutuel et la tolérance. C'est ainsi que le Canada est né, non pas du nationalisme, mais de la nécessité pragmatique d'accepter la différence.
Ce début créa l'espace où les colonies, auxquelles allaient bientôt se joindre celles de la Colombie-Britannique et de l'Île de Vancouver, l'Île-du-Prince-Édouard, les provinces des Prairies et, plus tard, Terre-Neuve et le Labrador, ont pu s'unir et croître. La Confédération et les droits garantis par la Constitution fournirent un mécanisme permettant la poursuite du dialogue de l'accommodement - un dialogue qui se perpétue encore aujourd'hui sur toute une série de sujets, depuis la prestation des soins de santé par l'État et les vues fédérales-provinciales sur l'environnement jusqu'aux droits des minorités sexuelles et aux revendications territoriales des Autochtones.
L'une des questions les plus discutées au Canada en ce qui touche les différences de groupe est celle de la protection des droits linguistiques des minorités. La langue, au même titre que toute autre caractéristique, identifie la minorité dans sa différence par rapport à la majorité, car la langue est le fondement de la communication. Les êtres humains semblent considérer instinctivement ceux qui ne parlent pas leur langue comme ne faisant pas partie de leur groupe culturel. Il n'est donc pas surprenant que, malgré la réalité multilingue de nombreux pays, une langue commune unique soit encore pour beaucoup le facteur de cohésion essentiel sans lequel une nation se désintègre. C'est ainsi que l'éminent historien américain Arthur Schlesinger Jr avance, dans The Disuniting of America, qu'il serait sottise pour les États-Unis d'accorder à l'espagnol quelque statut officiel que ce soit. Schlesinger déclare que " le bilinguisme institutionnalisé ferme des portes. Il favorise la ghettoïsation volontaire et la ghettoïsation favorise à son tour l'antagonisme racial [. . .] L'utilisation d'une autre langue que l'anglais condamne les gens au statut de citoyens de deuxième classe dans la société américaine " .
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