l'Institut du Dominion
Opération Dialogue

Le symposium LaFontaine-Baldwin
La conférence de 2003

La très honorable Beverley McLachlin, c.p.,
juge en chef du Canada
Centre des arts de Dalhousie Halifax
Nouvelle-Écosse Le 7 mars 2003 à 19h00

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Pourtant, la morale du respect et de l'accommodement a des origines très anciennes. On en trouve l'écho dans les préceptes des religions occidentales voulant que l'homme ait été créé " à l'image et à la ressemblance de Dieu ". L'Europe des lumières a contribué à la création du concept profane de la valeur fondamentale de l'être humain en célébrant l'universalité de la raison; Emmanuel Kant a insisté sur la nécessité de ne jamais traiter l'être humain seulement comme un moyen, mais aussi comme une fin. Le Romantisme a consolidé la notion de l'authenticité individuelle, basée sur l'idée que chaque personne détient un potentiel unique et fondamentalement précieux qui serait révélé par l'expression véritable. Ces courants de pensée, et d'autres encore, ont convergé et ont été mis à l'épreuve par les horreurs commises au cours de la première moitié du 20e siècle.

Il en a résulté une fusion des différentes conceptions de la valeur intrinsèque de tous les êtres humains et le net sentiment que la reconnaissance sociale et politique de cette notion était essentielle. John P. Humphrey, l'un des grands collaborateurs canadiens au projet de reconnaissance des droits de l'homme, a témoigné de cette vérité historique quand il a déclaré que, même si les droits de la personne n'étaient pas apparus plus tôt sur la scène internationale, " [e]n 1945, [. . .] le contexte historique avait changé et des références à ces droits apparaissent constamment en filigrane dans la Charte des Nations Unies " . On peut constater aujourd'hui que le produit final de l'effort auquel a participé Humphrey, c'est?à?dire la Déclaration universelle des droits de l'homme, affirme avec éclat que " la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde. "

Cette conception nouvelle de l'égalité fondamentale des êtres humains trouve son expression dans la langue du droit, à travers la reconnaissance des droits de la personne. L'égalité emporte avec elle le droit de chacun à la liberté. L'égalité n'existe que dans le respect de chaque individu. Il est facile d'énoncer des droits. Il est plus ardu de transposer et d'appliquer des droits qui n'existeraient autrement que sur papier pour que des personnes biens réelles en bénéficient concrètement. Les déclarations formelles d'égalité ne suffisent pas pour éliminer la discrimination et l'exclusion. En fait, elles peuvent même les perpétuer. L'égalité formelle correspond à un traitement " séparé mais égal ". Le groupe est circonscrit, qualifié de " différent "; on dit à ses membres qu'ils sont égaux, mais avec une restriction importante : ils sont égaux dans leur propre milieu. Masquée derrière la façade de l'égalité formelle, la différence de groupe perpétue l'inégalité. Il n'est pas difficile d'en trouver des exemples. L'égalité formelle a permis que les Afro-Américains vivent pendant des décennies dans la ségrégation forcée. Aux yeux de beaucoup, elle justifie encore que les femmes soient traitées différemment. " Vous avez la même valeur ", dit-on à ces groupes, " mais vous êtes différents ". Pour parvenir à la véritable égalité, il est essentiel de comprendre et de respecter la différence. Mais quand les différences sont fabriquées, exagérées ou non pertinentes, au bout du compte, on perpétue l'inégalité. La véritable égalité exige une évaluation honnête des similitudes et des différences réelles - une compréhension du contexte dans lequel l'être humain est dévalorisé. Pour que l'égalité devienne réalité, on ne peut se contenter de " discours sur les droits " pour reprendre les propos de Michael Ignatieff. Il faut dépasser les mots et voir la réalité, ou le contexte de l'individu et du groupe, pour comprendre l'autre dans la plénitude de son humanité. Cela requiert une ouverture d'esprit, une honnêteté intellectuelle et la volonté de combler l'écart entre les groupes avec empathie. Ce n'est qu'en considérant le membre d'un groupe différent sous cet angle qu'on peut assurer l'égalité et la dignité promises.

Perçus ainsi, les droits, tout comme l'État-nation, créent au sein de la société un espace protégé pour la différence; un espace où les communautés de diverses cultures peuvent se constituer et s'épanouir au coeur de la société civile qui les abrite. Cela s'applique aux droits " individuels " traditionnels qui permettent aux individus de former et de maintenir les groupes qui composent la société civile, d'adapter ces groupes au gré des circonstances et de promouvoir leurs points de vue et leurs intérêts auprès de l'ensemble de la population. Selon Will Kymlicka, " [o]n ne saurait surévaluer l'importance de la liberté d'association, de religion, de parole, de circulation et d'organisation politique pour la protection des différences de groupe " . Mais une deuxième sorte de droits - les droits collectifs - sont aussi importants. Ce sont les droits inhérents que possède l'individu non pas en tant qu'individu, mais en tant que membre des groupes dont il fait partie, telle la protection de la langue ou de la religion des minorités. " Sans ces droits qui tiennent compte des différences entre les groupes, les membres des cultures minoritaires n'auraient pas la même possibilité, que les membres des cultures majoritaires prennent pour acquise, de vivre et de travailler dans leur propre langue et leur propre culture " . Combinés, les droits individuels et les droits collectifs contribuent à établir une morale de respect de la différence et d'inclusion véritable des multiples " autres " dans une société diversifiée.

Les droits qui reconnaissent les individus comme membres d'un groupe ne mènent pas à la fragmentation de l'État. Certes, ces droits jouent un rôle important pour les communautés qu'ils protègent. Mais ils nous aident aussi à franchir les frontières qui séparent les groupes et à établir une communauté civile qui rassemble des groupes parfois foncièrement différents. Le langage des droits peut devenir le langage commun de la compréhension. Martha Minow, professeur de droit à Harvard, dit que " les droits fournissent un langage qui découle des liens entre les êtres humains, et qui en est l'expression, au moment même où les individus demandent aux autres de reconnaître leurs intérêts distincts " .

Nous devons faire face au côté obscur de la différence entre les êtres humains. Nous devons reconnaître le coût de la marginalisation de l'autre parmi nous - un coût qui se paie avec la monnaie de la guerre, de la souffrance et du potentiel humain irréalisé. Nous devons offrir un refuge à nos minorités - le refuge physique de l'État-nation protecteur et le refuge conceptuel du respect et de l'accommodement incarnés dans le principe selon lequel toutes les personnes, quel que soit le groupe dont elles sont issues ou auquel elles sont associées, sont aussi méritantes et dignes du même respect. C'est la seule façon de combattre la discrimination et l'exclusion qui ont entaché une si grande partie de l'histoire de l'humanité.