Le symposium LaFontaine-Baldwin La conférence de 2003
La très honorable Beverley McLachlin, c.p., juge en chef du Canada
Centre des arts de Dalhousie Halifax
Nouvelle-Écosse Le 7 mars 2003 à 19h00
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On ne doit pas nier la force de cette dynamique de la différence; il faut y faire face dans toute sa réalité historique. Comme le dit John Ralston Saul dans sa conférence Lafontaine-Baldwin de l'an 2000, " le passé n'est pas le passé. C'est le contexte. Le passé, c'est?à?dire la mémoire, est un des outils les plus puissants, les plus pratiques que possède une démocratie civilisée " . L'histoire des êtres humains est l'histoire de l'oppression fondée sur la différence, réelle et imaginée. Les Athéniens ont inventé la démocratie, mais ne reconnaissaient pas les femmes et les esclaves comme membres de la cité. Les Romains traitaient les peuples conquis comme des esclaves. Les Chrétiens du Moyen-Âge menaient des croisades contre les infidèles. Des sociétés, comme les sociétés russe et indienne, reléguaient les gens ordinaires au rang sous-humain de serfs ou d'intouchables, à qui elles niaient les droits les plus fondamentaux et toute chance d'améliorer leur sort. Et au 20e siècle, une atroce distorsion de l'identité de groupe a provoqué la déshumanisation calculée et l'élimination des Juifs, des Tziganes et des personnes ayant une déficience physique ou mentale. On ne peut ignorer ces aspects de l'histoire qu'à nos risques et périls.
Ce passé n'est pas notre passé; il fait toujours partie de notre présent. La société moderne condamne l'esclavage, et pourtant des femmes et des enfants en sont encore victimes. La communauté internationale décrie la discrimination; cependant des gens se trouvent toujours dévalorisés à cause de leur race, de leur origine ethnique, de leur sexe, de leur religion ou de leur handicap. Au Canada, nous vantons notre société multiculturelle, même si le racisme, l'antisémitisme et l'intolérance religieuse se tapissent dans l'ombre, prêts à surgir. Le monde moderne promet ouvertement l'inclusion, mais pratique en fait l'exclusion : l'exclusion des réfugiés chassés de leur foyer; l'exclusion des femmes et des groupes minoritaires des institutions en place; et même, dans un registre plus proche de la vie courante, l'exclusion imposée par les petits tyrans dans les cours d'écoles. Nous proclamons le droit de tout être humain à la vie, mais tant que nous aurons en mémoire les événements du 11 septembre 2001, nous ne pourrons nier que beaucoup se sont fixé comme objectif inébranlable d'éliminer ceux qui sont différents.
Ce qui est à faire semble clair. L'observation du président Wilson selon laquelle " rien ... ne risque davantage de troubler la paix mondiale que le traitement ... que l'on peut infliger aux minorités " est tout aussi juste aujourd'hui qu'en 1920 . Si nous ne voulons pas perpétuer les tragédies du passé, nous devons réprimer le côté obscur de la différence. Mais comment? Il y a deux solutions.
La première solution est de regarder l'histoire du monde : on y voit qu'on ne peut compter sur les êtres humains pour traiter d'une manière décente et digne les personnes qui sont différentes et on en conclut que la seule solution consiste à séparer les groupes au sein d'États-nations autonomes. Michael Ignatieff, dans The Needs of Strangers, soutient que les groupes ethniques " ne peuvent compter sur la protection incertaine et intermittente d'une conscience mondiale qui les défend comme des exemples de l'homme universel abstrait " , et qu'il faut par conséquent leur assurer " un espace où vivre qui leur soit propre ". La réorganisation de l'Europe selon des critères ethniques et la création d'Israël après la guerre reflètent cette approche, qui a tout de même du bon. Comme l'a expliqué Georges Erasmus dans sa conférence Lafontaine-Baldwin de 2002, l'autogestion confère un certain respect et favorise l'autonomie et la dignité. Le sentiment de sécurité acquis grâce à l'autodétermination d'une communauté est particulièrement important dans le cas où, au fil de l'histoire, les pays se sont révélés incapables ou ont refusé de répondre aux besoins de certains groupes minoritaires.
Néanmoins, si attrayante soit-elle, la solution qui consiste à trouver un foyer ethnique pour chaque peuple du monde ne résout pas entièrement le problème. Premièrement, dans un monde où la plupart des États-nations comprennent des minorités ethniques et où la mobilité de la population à l'échelle de la planète est la norme, il est difficile de maintenir un État-nation défini selon des critères ethniques. Deuxièmement, même si on réussissait à créer et à maintenir un État-nation défini selon des critères ethniques, cela n'empêcherait pas les affrontements entre les groupes d'États et les blocs ethniques qui ont marqué notre histoire récente. Troisièmement, la solution d'un État-nation ethnique ne règle qu'une partie du problème - son aspect politique. Elle n'enraye pas et menace même de cacher d'autres formes de discrimination et d'exclusion à l'intérieur de l'État?nation, car elle reste silencieuse sur le respect ou la valeur essentielle de l'être humain. Enfin, pour reprendre la mise en garde d'Alain Dubuc dans sa conférence Lafontaine-Baldwin de 2001, le nationalisme " s'il est exalté, [. . .] peut devenir un outil d'exclusion plutôt qu'une fenêtre sur le monde " . Nous ne devons pas abandonner l'idée de l'État-nation comme moyen de nous attaquer au problème des conflits au sein d'une démocratie pluraliste; n'oublions pas, comme le dit John Ralston Saul dans sa conférence de 2000, que " [l]a démocratie a été et continue d'être construite à l'intérieur de la structure de l'État?nation " . Pourtant, si notre but est de trouver une solution aux effets négatifs de l'identité de groupe, la solution de l'État-nation ne va tout simplement pas assez loin.
Cela nous amène à la deuxième façon de considérer les aspects négatifs de la différence - promouvoir le respect mutuel et l'accommodement à l'intérieur de l'État-nation. Cette approche s'appuie sur une seule prémisse - la valeur intrinsèque de chaque être humain. Dans une perspective historique, cette idée est révolutionnaire. Tout au long de l'histoire de l'humanité, les puissants et les privilégiés ont traité comme des êtres inférieurs ceux qu'ils considéraient comme différents. Quand les historiens étudieront la deuxième moitié du 20e siècle et le début du 21e siècle, ils décriront la notion d'égalité de tous les êtres humains comme l'une des idées novatrices qui ont marqué notre époque.
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