Le symposium LaFontaine-Baldwin La conférence de 2003
La très honorable Beverley McLachlin, c.p., juge en chef du Canada
Centre des arts de Dalhousie Halifax
Nouvelle-Écosse Le 7 mars 2003 à 19h00
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Mesdames et Messieurs, distingués invités, j'ai l'immense honneur de prononcer devant vous ce soir le discours d'ouverture du quatrième symposium annuel Lafontaine-Baldwin. Dans ses activités d'écriture, le juge est le plus souvent encadré par des faits et des règles qui délimitent son propos, mais Son Excellence John Ralston Saul ainsi que l'Institut du Dominion m'offrent ici un terrain d'expression beaucoup moins balisé. Ceux qui m'ont précédée à cette tribune ? un journaliste, un homme politique et un philosophe ? ont partagé avec vous, sans contraintes, leurs valeurs les plus profondes. Je voudrais faire de même ce soir.
Une question en particulier domine, plus que toute autre, l'histoire de l'humanité : celle de savoir comment traiter les personnes qui sont différentes de nous. Les êtres humains partagent un large éventail de caractéristiques communes. Nos différences génétiques sont négligeables; les femmes sont tout aussi créatives et capables que les hommes; les individus que nous qualifions de malades, de vieux ou de handicapés n'en sont pas moins vertueux, méritants et capables d'un apport valable que les autres; les personnes venant de toutes cultures et de toutes sociétés aspirent de la même façon à la sécurité, à l'amour et à l'accomplissement personnel. En résumé, les similitudes qui unissent les êtres humains l'emportent largement sur leurs différences.
Pourquoi alors nos différences dominent-elles notre discours dans tous les domaines -politique, juridique, social et domestique? Il suffit de lire les manchettes : L'Est contre l'Ouest pendant la guerre froide; les Serbes contre les Croates dans les Balkans; les Hutus contre les Tutsis au Rwanda et au Burundi. À peine ces crises viennent-elles d'être résolues qu'un nouvel affrontement fait les gros titres - l'Islam intégriste contre le monde occidental. Dans les domaines juridique, social et domestique, nous discutons de nos différences avec passion, qu'il s'agisse du droit des femmes à l'équité salariale, de la légitimité des familles homoparentales ou de la place de la religion dans la vie publique.
Je me propose ce soir d'explorer cette question avec vous. Pourquoi cette prépondérance de la différence? Comment pouvons-nous mieux gérer la différence? Le Canada, comme d'autres pays, est confronté à ces questions. Nous y avons parfois répondu en choisissant l'exclusion et la violence. Cependant, même tout à fait au début, une autre réponse apparaît : le respect, l'inclusion et l'accommodement. L'accommodement, dans ce contexte, signifie plus que des concessions parcimonieuses. L'accommodement, au sens fort où je l'entends, veut dire mettre fin à l'exclusion, encourager et cultiver l'identité de l'autre et célébrer les bienfaits de la différence. C'est cette attitude qui a fini par donner forme au Canada moderne; c'est elle qui façonne notre mode de pensée et nos politiques à l'égard des femmes, des membres des Premières nations et des nombreuses races et cultures qui composent le Canada du 21e siècle.
Je reviendrai plus tard à l'expérience canadienne. Mais permettez-moi d'abord de prendre quelques instants pour examiner la dynamique sous-jacente de la différence.
La dynamique de la différence
Pourquoi, malgré nos similitudes évidentes, sommes-nous portés à définir notre monde en fonction de nos différences, réelles ou présumées, et à les laisser dominer notre discours et notre conduite? Les philosophes étudient ce phénomène depuis longtemps. Jean-Paul Sartre parle de " l'autre " comme du concept par rapport auquel chacun se définit. Dans son livre sur l'identité et le langage, Soi-même comme un autre, Paul Ricoeur évoque le " travail de l'altérité au coeur de l'ipséité " . Michael Ignatieff parle de façon émouvante de " l'étranger parmi nous " dans son livre The Needs of Strangers, retraçant la dialectique de la différence et du besoin dans l'histoire et la littérature. Malgré leurs perspectives et leurs contextes distincts, tous sont d'accord quant au rôle essentiel de la différence dans l'expérience humaine.
L'inéluctable besoin de l'homme de construire sa propre identité dans un contexte social explique en partie pourquoi nous accordons autant d'importance à nos différences. Même si nous célébrons l'individualisme depuis quelques décennies, il demeure que l'homme est un être social. Selon un aphorisme africain , " une personne ne devient une personne qu'à travers d'autres gens ". Être humain, c'est communiquer, parler, interagir avec d'autres êtres humains. Comme nous le rappelle Charles Taylor, la vie en groupe est un préalable à l'humanité dans toute sa plénitude. Cette interaction avec les autres nous met cependant en présence de la différence et, face à cette différence, nous sommes portés à prendre conscience de ce qui nous rend uniques physiquement, historiquement et culturellement. En fait, nous avons besoin de ce sentiment identitaire pour donner un sens à notre univers. Néanmoins, l'identité ne demeure pas purement personnelle; l'identité elle?même devient sociale. Au fur et à mesure que nous découvrons les attributs qui nous distinguent - les éléments de notre personnalité, de notre histoire et de notre culture qui nous tiennent à coeur - nous tissons des liens avec les autres personnes qui possèdent aussi ces attributs et ces valeurs. Dans ce processus, chaque personne devient un faisceau d'identités de groupe définies en fonction de sa race, son origine ethnique, sa langue, son sexe, sa religion et une multitude d'autres appartenances.
L'identité de groupe est une bonne chose. Elle nous engage vers un horizon façonné par une histoire et une mémoire communes qui nous permet de nous orienter et de donner un sens à notre vie. Elle nous dit qui nous sommes et nous rassure quant à notre valeur. Et c'est cela qui constitue la base de nos cultures - l'ensemble des normes, des accomplissements et des institutions qui sont propres à un peuple. Tant que l'identité de groupe est axée sur les valeurs communes, elle est enrichissante et constructive.
Mais l'identité de groupe peut être une mauvaise chose. Le revers des éléments communs, c'est la différence. Affirmer que je fais partie d'un groupe, c'est aussi affirmer que je ne fais pas partie d'un groupe différent. De là à considérer que le groupe qui est différent est inférieur au groupe auquel nous appartenons, il n'y a qu'un pas. Ce que nous voyons dans l'autre et non en nous peut sembler étrange et méprisable. À s'enorgueillir des attributs de notre groupe, on en vient rapidement à nier les attributs des autres groupes; l'affirmation de l'identité d'un groupe mène à l'affaiblissement de l'identité d'un autre groupe. L'affirmation positive " Nous sommes bons " fait place au superlatif " Nous sommes les meilleurs ", ce qui implique que ceux qui sont différents de nous ont moins de valeur et donc moins droit à la plénitude de la dignité humaine et du respect. Les différences, même imaginées, sont amplifiées pour vanter les mérites du groupe dominant. Dans sa manifestation ultime, cette distorsion de la morale de groupe conduit à la déshumanisation des personnes qu'on juge différentes. On ne les considère plus comme des êtres humains, mais comme des êtres de moindre valeur dont on peut bafouer les droits impunément .
Les aspects négatifs de l'identité de groupe ont tendance à se renforcer eux-mêmes. Traiter les autres comme si leur valeur et leur capacité étaient moindres nous donne le sentiment d'être plus forts, plus vertueux et plus puissants. Nous nous sentons doublement valorisés, d'abord par nos liens avec les autres membres de notre groupe " supérieur "; ensuite, par les faiblesses présumées des personnes qui ne font pas partie de notre groupe. Il est beaucoup plus difficile de traiter avec respect et dignité ceux que l'on considère comme différents ou que l'on ne comprend pas.
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