l'Institut du Dominion
Opération Dialogue

Symposium LaFontaine-Baldwin
2001 Lecture

M. Alain Dubuc
L'Amphithéâtre IBM
École Des Hautes Études Commerciales de Montréal
3000, chemin de la Côte Sainte-Catherine
Le vendredi 9 mars 2001

Introduction

J'ai signé, il y a un an dans La Presse, une série d'éditoriaux sur le cul-de-sac politique dans lequel se trouvait le Québec, coincé entre deux projets politiques dans l'impasse ; le mouvement souverainiste, faute d'un nombre suffisant de partisans pour mettre en branle le processus d'accession à la souveraineté, et la réforme du fédéralisme, faute de répondants canadiens prêts à accepter les changements constitutionnels dont ils rêvent.

Ma thèse, c'était que pour sortir de cette impasse, le Québec devrait changer de paradigme, définir d'autres objectifs collectifs qui correspondraient mieux aux besoins du Québec contemporain.

Le principal obstacle à ce redéploiement des priorités, c'est le poids d'un nationalisme qui n'a pas évolué au rythme de la société et qui, avec ses dogmes, ses mythes, ses vaches sacrées, ses symboles devenus creux, ses batailles déphasées est devenu un frein au développement du Québec.

Si je vous parle de ces textes, c'est parce que c'est un peu cette série qui m'amène ici ce soir et qui a sans doute donné l'idée à John Saul et à L'Institut du Dominion de me faire l'honneur et de me confier la lourde responsabilité ce soir de prononcer la deuxième conférence LaFontaine-Baldwin.

Lorsque j'ai commencé à préparer cette conférence, mon réflexe premier a d'ailleurs consisté à vouloir profiter de cette tribune pour développer certains éléments de ma série d'éditoriaux. Mais après mure réflexion, je me suis dit : non.

D'abord pour ne pas sombrer dans la facilité : il est assez évident qu'une critique du nationalisme québécois ne peut que séduire un auditoire anglo-canadien. Ce genre de succès facile ne fait pas avancer grand chose. Et il ne reflète certainement pas l'esprit de mes éditoriaux qui faisaient preuve d'un certain degré d'audace en abordant, pour un public québécois, un thème qui est pour eux à la fois émotif et controversé.

En outre, il devient lassant, dans des forums pan-canadiens, d'être un Québécois qui présente un point de vue québécois.

Cela reflète, selon moi, l'espèce d'isolement dans lesquels les Québécois de toutes tendances se sont enfermés. Nous nous sommes si peu intéressés et impliqués dans les débats canadiens que nous avons cessés d'être pertinents.

Voilà pourquoi j'ai choisi de vous parler non pas du Québec, mais bien du Canada. Et de me servir de ma série non pas pour aborder la question québécoise, mais comme une grille d'analyse que l'on pourrait utiliser pour réfléchir à la réalité canadienne.

Cet exercice m'a amené, dans un premier temps, à constater que les nationalismes canadien et québécois sont de proches cousins ou même des frères siamois. Les similitudes sont assez grandes entre ces deux nationalismes, malgré leurs différences importantes, pour que les parallèles, malgré leurs limites, soient saisissants.

En fait, le Canada souffre à plusieurs égards des mêmes maux que le Québec. Le nationalisme canadien est, lui aussi, en train de se figer sous le poids de ses mythes et de ses dogmes, qui sont en train de devenir des freins à l'évolution de la société canadienne.

Les maux du nationalisme québécois

Mais avant d'aborder la question du nationalisme canadien, j'aimerais rappeler brièvement en quoi, dans mes textes publiés il y un an, j'estimais que le nationalisme québécois, dans sa forme actuelle, menait le Québec à la paralysie.

Je sais que le nationalisme québécois inquiète au Canada anglais. Par son militantisme, ses drapeaux, à cause des conflits qui nous ont opposés, mais aussi parce que l'on a souvent tendance à confondre le sentiment national partagé par la plupart des Québécois francophones avec le courant souverainiste ou avec les débordements de passion et à l'ethnocentrisme de militants exaltés.

Mais il y a des façons plus sobres de le définir. Et c'est le sentiment, partagé par une solide majorité de Québécois, d'avoir une identité distincte, de constituer une nation, et de vouloir que cette nation soit reconnue et dispose des moyens de sa réalisation. Cela fait l'objet d'un vaste consensus au Québec.

Ce sentiment ne disparaîtra pas, et ne doit pas disparaître. Parce qu'il repose sur une réalité sociologique vérifiable, l'existence d'un peuple, avec sa langue majoritaire, sa culture, son histoire et ses institutions, et des rapports difficiles avec la majorité qui exigent des égards particuliers.

Le sentiment de constituer une nation et la volonté de l'édifier peuvent être une source d'énergie extrêmement riche, un facteur de cohésion sociale, un creuset de valeurs communes qui mène au progrès et au dépassement.

Mais encore faut-il que ce sentiment national suive l'évolution de la société. S'il est figé, il peut constituer un terrible frein au progrès social, et s'il est exalté, il peut devenir un outil d'exclusion plutôt qu'une fenêtre sur le monde.

Il faut donc faire les nuances qui s'imposent entre un nationalisme porteur et moderne et un nationalisme rétrograde.

Au moment de la rédaction de mes éditoriaux, j'avais songé à utiliser le concept de bon et de mauvais nationalisme et à faire un parallèle, que j'espérais humoristique, avec le cholestérol. Des amis m'ont alors souligné que le monde les lipides, infiniment plus complexe qu'on peut le croire, ne divisait pas les cholestérols simplement en bons et mauvais, qu'on pense aux omega-3. Et à bien y penser, le nationalisme est lui aussi plus complexe.

Mais ne crois pas que le nationalisme québécois contemporain soit rétrograde. Mais il ne faut pas gratter bien loin pour que des réflexes hargneux se pointent le nez, surtout dans les périodes de crise et de tension, qu'on pense à l'affaire Michaud.

Pour que cette force aille dans la bonne direction, elle doit donc être surveillée, elle doit également être gérée et encadrée.

Or, ce qui m'a frappé dans le cas du Québec, c'est que les dérapages, ou les freins à l'évolution de notre nationalisme, semblaient s'expliquer par le poids de l'histoire.

Il est normal que le sentiment national québécois puise ses racines dans le passé, puisque la différence québécoise et la dualité canadienne sont le produit de trois siècles d'histoire. Mais ce qui est moins normal, c'est l'interprétation de l'histoire qui a nourri le mythe québécois.

Notre nationalisme, longtemps un outil de survivance, s'est largement inspiré des nombreuses défaites qui ont marqué les tribulations des Français d'Amérique au fil des siècles, des Plaines d'Abraham au Lac Meech. Ses héros sont souvent des vaincus, Montcalm, Dollard des Ormeaux, de Lorimier, Riel, les Patriotes ou même René Lévesque, qui a fondé le Parti québécois mais perdu son référendum.

Un peuple ne doit pas oublier d'où il vient. Mais ce n'est pas parce qu'on doit s'inspirer de son histoire qu'il faut nécessairement se complaire dans le passé. Surtout un passé composé et recomposé.

Ce nationalisme alimenté par l'histoire a en effet créé une image de nous-même qui ne correspond plus à la réalité. Il a perpétué la douleur de l'oppression bien après que celle-ci soit disparue. Il a façonné une culture de perdants, quand, dans les faits, les Québécois n'en sont plus depuis longtemps. C'est en quelque sorte l'équivalent social du syndrome du membre manquant, où les amputés, privés d'un membre, ressentent encore sa présence.

La relative oppression dont les francophones ont fait l'objet, les injustices économiques dont ils étaient victimes, une certaine exclusion des cercles de pouvoir, le sentiment d'infériorité sont disparus, mais le souvenir en est encore présent, assez vif pour affecter les comportements.

Paul Valéry a écrit: « L'histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l'intellect ait élaboré. Ses propriétés sont bien connues. Il fait rêver, il enivre les peuples, leur engendre de faux souvenirs, exagère leurs réflexes, entretient leurs vieilles plaies, les tourmente dans leur repos, les conduit au délire des grandeurs ou à celui de la persécution, et rend les nations amères, superbes, insupportables et vaines. » Et cette citation, je dois le dire, m'a séduite.

C'est de cela dont il faut s'affranchir, en brisant les chaînes du passé. Parce que le poids de l'histoire et la culture défaitiste qu'elle a engendrée, affecte encore nos comportements, détermine encore les grandes priorités politico-sociales, colore toujours les stratégies. Les exemples sont nombreux.

Par exemple, les réactions de nos leaders : qu'on pense à la période « humiliation » de Lucien Bouchard, ou au si triste « l'argent et le vote ethnique » que Jacques Parizeau, un homme pourtant sophistiqué, a lancé dans un moment de désespoir. Il faut moins y voir un sursaut xénophobe que l'expression de la paranoïa des minoritaires.

Ou encore, le débat linguistique, le volet potentiellement le plus émotif et explosif du débat national, où l'on sent que cette même attitude d'éternels perdants est toujours à l'œuvre.

C'est aussi le cas des grandes batailles du Québec. Depuis un demi-siècle, les gouvernements qui se sont succédé à Québec se sont tous battus pour protéger les juridictions provinciales et étendre leurs champs de compétences. Avec la reconnaissance de son caractère distinct, c'est l'un des deux grands axes du combat du Québec pour redéfinir sa place dans le régime fédéral.

Mais la façon dont le Québec mène ce combat légitime ressent elle aussi le poids des ans. Parce que la bataille fait rage depuis deux générations, les demandes dites « traditionnelles » du Québec s'éloignent de plus en plus des besoins réels des Québécois. Par exemple, si la question du partage des pouvoirs revêt une importance certaine, elle ne justifie pas le degré d'émotivité qu'on lui réserve, ou plus précisément, elle ne le justifie plus.

Mais la tradition politique québécoise ne permet pas de relativiser les choses, de prendre les conflits mineurs avec un grain de sel, de départager les vraies enjeux des escarmouches. Le Québec, en cinq décennies, s'est forgé des dogmes dont aucun politicien ne peut s'écarter sous peine d'excommunication.

Le poids des ans impose une tradition, qui s'exprime d'abord par un vocabulaire guerrier, tout en superlatifs - victoires, reculs, intrusions, à genoux, et même combat extrême - qui renforcent le sentiment d'urgence et de gravité. Un carcan qui force nos leaders à prendre le sentier de la guerre non pas en fonction de l'importance des enjeux mais parce qu'il s'agit de vieilles batailles sur lesquelles il n'est plus possible de reculer.

Le nationalisme s'exprime aussi par la fierté que nous pouvons ressentir face à certaines de ses réalisations. C'est évidemment un progrès. Mais la fierté, quand elle s'exprime dans un cadre figé, peut avoir des effets pervers.

C'est le cas des acquis de la Révolution tranquille, sacralisés, définis comme partie intégrante de l'identité québécoise, et qui deviennent par le fait même intouchables. La fierté, ainsi interprétée, au lieu d'être une inspiration pour le dynamisme et le mouvement, devient au contraire une caution morale pour l'immobilisme.

Résultat, le Québec est prisonnier d'un débat politique sans issue entre la souveraineté qui n'est pas voulue et une réforme du fédéralisme qui est impossible. Ça, on le sait.

Mais cette impasse politique a créé imposé d'autres carcans. Celui d'une province plus endettée, plus taxée que les autres, mais qui offre moins de services. Celui d'une province plus pauvre, mais incapable de se doter des outils qui assureraient une plus grande croissance.

Le nationalisme qui s'ignore

Voilà pour le nationalisme québécois. Y a-t-il, dans cette expérience, des leçons ou des enseignements qui pourraient être d'une quelconque utilité pour le nationalisme canadien ? Je crois que oui.

Mais avant de parler du nationalisme canadien, il faut se demander si celui-ci existe. Il est jusqu'à un certain point nécessaire de faire la démonstration de ce qui devrait être une évidence, parce que trop souvent, c'est une réalité que le Canada anglais semble vouloir occulter et dont il ne semble pas vouloir parler. En outre, dans plusieurs dossiers, les Canadiens ne semblent pas s'apercevoir que certaines de leurs attitudes, de leurs gestes ou de leurs débats sont des expressions de ce nationalisme.

Oui, le nationalisme canadien existe. Il repose sur une identité évidente, faite d'un attachement à un territoire, que l'on a défriché, dont on ne veut d'ailleurs pas voir l'intégrité menacée par une sécession.

Il repose sur une histoire, des valeurs politiques et sociales, une culture propre, des traditions, des mode de vie, une vision de la place que le pays joue dans le monde, des institutions et des aménagements intercommunautaires uniques.

Ce sentiment national s'exprime à travers un nationalisme qui épouse toute la gamme des expressions, du nationalisme élitiste, par exemple la vision léguée par Pierre Elliott Trudeau, au nationalisme populiste de Preston Manning, ou de la fierté du rôle unique que le Canada joue sur la scène internationale, aux élans plus prosaïques, comme le succès inattendu de la publicité de bière . Dont il ne faut pas être gêné. Ce cri du cœur, spontané, non subventionné, a fait plus pour la psyché canadienne que tous les drapeaux de Sheila Copps.

Les Canadiens ont cependant souvent tendance à ignorer l'existence de leur propre nationalisme.

Combien de fois la crise constitutionnelle a-t-elle été présentée et perçue comme le résultat des pressions du nationalisme québécois, éternel fauteur de troubles, plutôt que comme l'affrontement de deux nationalismes qui reflètent la présence de deux nations, en conflit, dont les visions sont différentes et parfois incompatibles.

Lorsque l'on regarde les conflits qui ont opposé le Québec au Canada, et plus particulièrement le dernier conflit, celui du lac Meech, il est assez facile de voir que la profondeur des crises ne pouvait s'expliquer que par le fait que les demandes québécoises rencontraient, dans un remarquable effet miroir, un entêtement tout aussi symbolique et tout aussi irrationnel de l'autre côté.

Meech, c'est l'affrontement de mythes identitaires à l'état pur, où le Québec faisait de ses demandes un enjeu de vie ou de mort pour quitter un statu quo qu'il disait invivable, mais où le Canada était prêt à être déchiré, prêt à risquer la rupture, plutôt que de reconnaître une différence qui remettrait en cause sa propre vision du pays, notamment le culte tout à fait absurde de l'égalité stricte des dix provinces.

Ce réflexe de négation que les Canadiens semblent souvent avoir face à leur propre nationalisme, on le retrouve aussi dans ces thèses qui consistent à hiérarchiser le nationalisme, à en définir des variantes nobles, comme la canadienne, qui serait civique, et d'autres qui le sont moins, comme celle du Québec, qui serait ethnique.

La question n'est pas de savoir qui a le meilleur nationalisme, un exercice un peu puéril, mais de noter qu'en anoblissant son nationalisme, une société aura tendance à gommer ses manifestations les plus indésirables et surtout, à se dégager de ses obligations de vigilance.

De toutes façons, la réalité est évidemment plus complexe. Les nationalismes du Canada sont des phénomènes hybrides. Le nationalisme canadien tire ses origines d'un nationalisme ethnique, essentiellement britannique, qui s'est certes modifié en fonction du brassage des populations, mais qui a connu, au fil des décennies, des sursauts d'intolérance.

Le nationalisme québécois, bien plus ethnique au moment où il reflétait la bataille des Canadiens français, a depuis longtemps moins reposé sur les origines ethniques que sur la langue et la culture, et se transforme lui aussi pour évoluer vers un nationalisme civique à mesure que la population québécoise se transforme.

Leur dynamique n'est évidemment pas la même et reflète des réalités fondamentalement différentes. Notamment le fait que le nationalisme québécois est celui d'une minorité, qui s'estime à tort ou à raison menacée, et qui doit manifester un constant degré de tension face à la majorité, mais qui n'entretient aucun doute sur son identité.

Le nationalisme canadien ne subit pas cette pression constante, mais doit par contre définir avec plus de soin les paramètres d'une identité dont les frontières sont plus floues et plus fragiles et qui repose parfois sur un certain volontarisme.

Mais là où ils se rejoignent de façon remarquable, c'est qu'ils reposent tous les deux sur une culture de dominés, de perdants chez les Québécois, d'opprimés chez les Canadiens. Les francophones le sont par rapport au Canada anglais et dans une moindre mesure à l'Amérique anglophone qui les menace d'encerclement. Le Canada anglais, dominé par un Empire britannique dont il s'est tardivement affranchi, craint toujours la domination américaine et, dans les moments de crise, se mobilisera rapidement face aux menaces du Québec français.

Dans les deux cas, on assiste aux manifestations de nationalismes réactifs, qui s'expriment en fonction des menaces réelles ou appréhendées qui pèsent sur eux, qui s'expriment par les insécurités et les peurs. Peur du libre-échange avec les États-Unis, peur du Québec, peur de l'encerclement anglophone, peur de disparaître. La peur, on le sait, est rarement un sentiment collectif qui élève les peuples.

Ces similitudes évidentes s'expliquent certainement en bonne partie par le fait que les deux nations, malgré leurs différences importantes, partagent des siècles d'interaction, et qu'à défaut d'une histoire commune ils ont un passé commun, ainsi que les valeurs communes du pays qu'ils ont bâti.

À un tel point qu'il y a des cas où les deux nationalismes, antagonistes, évoquent exactement les mêmes symboles pour asseoir des identités qu'ils estiment être différentes. Comme par exemple le filet de sécurité sociale, qui est essentiellement le même, et que tant les Québécois que les Canadiens perçoivent comme un élément intégral de leur identité propre.

Mais là où le nationalisme canadien se distingue de façon nette du nationalisme québécois, c'est dans le fait qu'il n'est pas balisé. Nous avons noté tout à l'heure que les Canadiens avaient tendance à ignorer l'existence de leur propre nationalisme ou de ne pas en voir les manifestations. Cela a des conséquences très précises, et potentiellement coûteuses.

Le nationalisme, ici comme ailleurs, comporte des dangers, peut mener à des excès et à dérapages. Pour que le nationalisme soit une force positive, ces excès possibles doivent être contrôlés. Le nationalisme, ça se gère. À ce chapitre, la situation est plus préoccupante au Canada, parce qu'il ne dispose pas des gardes-fous nécessaires.

Le Québec n'est pas parfait. Le combat national y a généré son lot d'excès et produit encore des moments troublants. Mais nous disposons de mécanismes de contrôle qui limitent les dérapages.

Pourquoi ? Parce que nous vivons depuis longtemps dans cet univers dominé par le débat national et que nous avons une conscience aigûe de son existence. Ensuite parce que nous sommes politiquement divisés et que cela nous fournit des chiens de garde : les Québécois fédéralistes surveillent de près les excès des souverainistes, les Canadiens anglais, sont toujours très vigilants quand il s'agit du Québec, et les souverainistes eux-mêmes s'imposent une auto-discipline pour éviter les dérapages qui entacheraient leur projet.

Et c'est ainsi que lorsque Jacques Parizeau a parlé, le soir de sa défaite référendaire, de son odieux, il a survécu 24 heures.

Ces mécanismes d'autorégulation n'existent pas au Canada. Pour une raison assez évidente, parce que les Canadiens anglophones n'ont pas assez conscience de leur nationalisme et parce qu'ils ne sont pas divisés.

Lorsque le nationalisme s'exprime sur la scène nationale, le plus souvent dans le cadre du débat Canada-Québec, l'ensemble des anglo-canadiens partagent un même point de vue : tout le monde est fédéraliste, par définition, tout le monde réagit assez mal à la perspective d'une séparation du Québec, et tout le monde est animé du même amour pour le pays.

On notera au passage un détail sémantique révélateur. Ce que nous appelons au Québec le débat national, ou le débat Canada-Québec, ou le débat constitutionnel, a été défini au Canada anglais comme le Unity debate, un terme qui renferme en partant ses propres valeurs, un bel exemple de novlangue ou toute personne qui ne partage pas le point de vue canadien devient, par définition, contre l'unité.

Le résultat est qu'il n'existe pas de mécanismes pour endiguer les excès du nationalisme. Des exemples ?

Dans mon domaine, le journalisme écrit, à cause des divisions au sein du lectorat, il est impossible de présenter des positions extrêmes. Une auto-discipline obligée, qui fait en sorte, par exemple, qu'il n'y a pas d'équivalents québécois de Diane Francis.

Il n'y a pas, au Québec, de cadres supérieurs d'une publication respectable, qui s'adressent à un public sophistiqué, et qui tiennent des propos haineux, par exemple réclamer l'emprisonnement de politiciens élus.

Mais le signe le dérapage qui m'a paru le plus révélateur et le plus terrifiant, c'est, au lendemain du référendum presque gagné par les souverainistes, le mouvement partitioniste dans les municipalités anglophones de l'Ouest du Québec qui souhaitaient se rattacher au Canada advenant la souveraineté. Le mouvement, très émotif, était compréhensible au plan humain et reflétait le traumatisme de gens dont la vie avait failli basculer.

Mais l'expérience de la dernière décennie, riche en formation de nouveaux États, nous a appris que le modèle partitionniste, qui consiste à vouloir que des portions d'un nouvel État restent attachés à l'État prédécesseur, n'a été appliqué que dans un seul pays, l'ex-Yougoslavie. Et que cela a mené à une dynamique monstrueuse.

Le Canada n'est évidemment pas la Serbie. Mais il est clair que la tentation de la partition, advenant une victoire du OUI, mènerait le Canada à choisir le modèle de gestion d'une sécession le plus explosif et le plus dangereux qui soit.

Et pourtant, ce modèle, qui aurait dû être condamné de façon claire, en raison de la spirale de violence qu'il risque d'engendrer, incompatible avec les traditions canadiennes, a au contraire été encouragé par le gouvernement Chrétien sans qu'aucune voix n'y décèle une dérive dangereuse.

Pourquoi ? Parce que ce mouvement partitionniste, était utile sur le plan politique, parce que la thèse qui le soutenait, la non-intégrité du territoire souverainiste, pouvait être utilisé comme moyen d'affaiblir la cause souverainiste.

C'est, selon moi, le cas-type d'une dérive nationaliste où une nation, qui se sent menacée, développe des mécanismes de défense qui quittent le domaine des comportements acceptables.

Les maux du nationalisme canadien

Le but de ces remarques n'est pas de me lancer dans une charge contre le nationalisme canadien, mais plutôt de souligner que les Canadiens doivent prendre un grand soin à réfléchir à leur identité, à la définir, à préciser les contours de leur nationalisme.

Cela est d'autant plus nécessaire que le nationalisme canadien, comme celui des Québécois, commence lui aussi à étouffer sous ses mythes.

Les Canadiens, collectivement insécures, pas toujours sûrs d'eux-mêmes, ont construit, tout comme l'ont fait les Québécois, un édifice qui tentait à la fois de mieux les définir et de les valoriser. C'est là un processus noble et sain qui a été à la base de la vision du Canada moderne si bien incarnée par Pierre Trudeau.

Évidemment, bien des traits de l'identité canadienne sont profondément enracinés, par exemple une histoire relativement exempte de violence, une capacité de coexistence entre cultures différentes, une tradition de neutralité.

Mais, il n'en reste pas moins que les trois éléments qui définissent probablement le mieux l'identité canadienne sont le produit d'une intervention humaine et sont en fait des créations extrêmement récentes.

Je parle ici de l'attachement à une forme de justice soucieuse des droits qui s'exprime tout particulièrement dans la Charte, un respect de la pluralité et de la différence notamment le multiculturalisme ainsi que des valeurs de générosité et partage qui s'incarnent dans le filet de sécurité sociale.

La Charte des droits et libertés n'a que vingt ans, l'idée même du multiculturalisme a trente ans, et l'État-providence a commencé à se façonner il y a quarante ans.

On pourrait, au premier abord, y voir un signe de modernité, la capacité d'une société de définir de nouvelles valeurs. Mais ce qui est fascinant, c'est la vitesse avec laquelle ces nouvelles valeurs sont devenues des vaches sacrées, ce qui est selon moi le reflet d'une grande insécurité qui a amené les Canadiens à rechercher des bouées de sauvetage plutôt que des outils de développement.

On assiste à la même chose au Québec, où les vaches sacrées sont aussi fort jeunes -faudrait-il parler de génisses sacrées ? La Révolution tranquille a 40 ans, la loi 101 a 25 ans, et le modèle québécois n'a pas plus d'une trentaine d'années.

Le phénomène le plus frappant est celui de la charte. Si les principes de justice qu'elle incarne relèvent des valeurs canadiennes, l'outil, une charte à l'américaine, étrangère à nos traditions juridiques, est tout à fait récent. Mais cet ajout, qui date de moins de vingt ans, et dont on n'a pas encore digéré toutes les implications, a à ce point été internalisé comme élément central de l'identité canadienne qu'il n'est plus possible de s'en écarter.

Il y a, dans cette adoption, aussi soudaine qu'absolue, quelque chose de suspect qui nous amène à nous demander comment il était possible d'être canadien il y a un quart de siècle.

Même si le Canada a toujours eu une tradition d'immigration, l'idée que le Canada se fait du pluralisme a été reformulée au moment où le multiculturalisme est devenu une vertu cardinale, il y a une trentaine d'années, notamment en réponse aux thèses des deux nations et à la montée du courant souverainiste.

Nous sommes là, je crois, en présence d'un mythe. Il est vrai que le Canada est une terre de diversité, qui cultive avec succès la tolérance. Mais lorsque l'on regarde l'histoire récente du Canada, et à plus forte raison son histoire plus ancienne, on peut rapidement découvrir que la société canadienne résiste assez mal au choc de la différence.

Le Canada s'accommode assez bien d'une société en mosaïque, surtout parce que la grande diversité des sources d'immigration écarte toute menace. Mais le Canada réagit assez mal lorsque la diversité déborde le terrain de l'immigration ou quitte le terrain du folklore et risque de faire contrepoids à la culture dominante.

On l'a vu dans le cas du Québec, avec la très grande difficulté du Canada anglais d'accepter le principe qu'une partie de la population puisse être différente et de le reconnaître formellement, ce qui est l'essence même du respect de la diversité. On l'a vu avec les premières nations avec qui l'on cherche encore péniblement une façon de coexister dans la différence. On est en train de le voir avec les populations des provinces de l'Ouest et aux réactions que suscitent leur désir de s'affirmer par des valeurs qui s'écartent des dogmes établis au centre et à l'est.

Mais cette perception, erronée à mon avis, que le Canada a de sa propre tolérance se double d'une autre perception, tout aussi erronée, sur les comportements qui accompagneraient cette ouverture. Et c'est l'image de qui a amené le Canada a vouloir résoudre ses crises internes par l'amour, ce que l'on pourrait appeler le nationalism.

C'est cette approche qui a donné le de Montréal, quelques jours avant le référendum, le 27 octobre 1995, où les Canadiens sont venus dire aux Québécois qu'ils les aimaient.

Cet événement m'a laissé profondément mal à l'aise. D'abord pour des raisons conceptuelles. Le thème général de l'amour me semble une approche naïve et inappropriée à la résolution de conflits entre peuples. Il est vrai que les Canadiens de toutes origines, contrairement à ce que l'on voit dans d'autres États bi- ou pluri-nationaux, entretiennent, sur le plan individuel, des rapports cordiaux. Montréal n'a jamais été Belfast ou même Bruxelles.

Mais il est rare que les nations ou les communautés qui coexistent dans un même pays s'aiment. Au contraire, l'existence même de société plurinationales est d'habitude la résultante d'histoires troublées qui ont laissé des marques et qui mettent en présence dont les cultures, les langues, les religions, les valeurs sont en conflit. Le Canada ne fait pas exception : on peut bien voir que les valeurs, les traits culturels, les choix politiques des uns ont, à tout le moins, tendance à irriter les autres.

Et cela n'a rien de particulièrement troublant. L'amour n'est pas une base fonctionnelle d'aménagement. C'est plutôt une réponse immature à un problème complexe, une façon de vouloir nier des problèmes au lieu de les régler.

Les tensions sont normales dans les États bi-nationaux, et la voie la plus sage consiste à accepter ces tensions et à les gérer, plutôt qu'à les nier à travers les élans amoureux.

Le love-in de Montréal ne m'a pas non plus impressionné par son message. Des Canadiens anglais, venus en groupes de Canadiens anglais, ont manifesté avec d'autres Canadiens anglais eux aussi en groupe, et sont ensuite repartis en autobus, en auto ou en avion, sans jamais avoir rencontré l'objet de leurs effusions.

Le vrai geste d'amour aurait consisté à dire aux Québécois , comme, pour rependre les analogies des rapports interpersonnels, le ferait un conjoint pour éviter une séparation.

Mais le vrai message ressemblait plutôt à ceci : Ce que les Canadiens aimaient, ce jour-là, ce n'était pas les Québécois francophones, mais eux-mêmes. Et ce qui les émouvait, c'était bien davantage la grandeur de leur propre élan.

Le troisième pilier de ce nouveau nationalisme, c'est bien sûr la culture de solidarité qui s'exprime dans des valeurs de partage, une fiscalité progressive, des politiques de peréquation et surtout, un filet de sécurité sociale de type européen.

Le piège n'est pas dans ces politiques, admirables, mais dans ce qu'elles ont engendré dans l'inconscient collectif. Elles ont permis une plus grande justice sociale, mais elles ont aussi servi à façonner l'identité canadienne parce qu'elles contribuaient à distinguer le Canada de son voisin menaçant.

Cela rend cependant l'identité canadienne très vulnérable, parce que l'âme d'un peuple en vient à dépendre non pas des citoyens, non pas des valeurs, mais plutôt de programmes gouvernementaux, de fonctionnaires, d'argent. Dans un tel contexte, des compressions budgétaires peuvent devenir des gestes qui menacent le pays de destruction.

Cela a également tendance à mener à une paralysie des choix et des processus de décision parce que tout changement risque d'être perçu comme une attaque contre l'identité.

Ce symbole identitaire, au fil des années, s'est toutefois cristallisé sur le système de santé, qui est très certainement devenu le symbole par excellence de l'âme canadienne, et le rempart contre les valeurs américaines.

Cet attachement s'est ainsi enchâssé dans la loi canadienne de la santé qui a défini, au début des années 80, les conditions auxquelles devraient se soumettre les régimes de santé provinciaux. Et c'est ainsi que le symbole de l'identité, le dénominateur commun qui rassemble le mieux les Canadiens et qui caractérise le mieux le Canada, se résume à une loi, à ses cinq conditions et à une formule, devenue incantatoire.

Non seulement l'approche est-elle dogmatique, elle nous fait quitter le monde réel pour entrer dans le terrain des mythes. Notamment parce que le Canada, malgré son attachement à la formule, n'a jamais eu un véritable système véritablement à une vitesse.

Mais surtout parce que cette façon d'entrevoir l'organisation d'un réseau de santé n'existe nulle part ailleurs dans le monde industrialisé. Tous les régimes, y compris les régimes de gauche d'Europe du nord, permettent la coexistence du privé et du public, acceptent qu'une partie des activités ne soient pas nécessairement gratuites, acceptent que l'État partage la gestion du système avec d'autres partenaires. Ce qui est défini comme des gestes illégaux au Canada et perçu comme des choix moralement répréhensibles est accepté dans tous les pays qui croient dans la solidarité.

Le caractère parfaitement surréaliste de la chose m'est apparu dans toute sa splendeur quand le ministre Allan Rock, à qui je faisais cette remarque, m'a répondu que oui, il y avait un pays dont le système reposait sur les mêmes principes que nous : Cuba. Hélas, ce n'était pas une boutade.

Des rigidités qui ont un prix

Il y a un prix à payer pour ces rigidités, qui comportent de nombreux effets pervers.

D'abord le fait qu'elles nous privent de la possibilité d'explorer d'autres pistes de réformes. Cela me semble le cas en santé, où le carcan dont s'est doté le Canada rendra difficile la tâche colossale qui consiste à remettre le système sur pied, à restaurer la qualité des soins, le financement et la confiance des gens.

De la même façon, le cadre idéologique que le gouvernement canadien s'est imposé rendra certains défis plus difficiles à relever, notamment cet objectif incontournable qu'est la réduction de la pauvreté et le relèvement du niveau de vie des Canadiens.

Un autre effet pervers, bien plus préoccupant, c'est le développement au Canada d'une pensée unique. Au Québec, il existe des pressions qui découragent les intellectuels de s'écarter du dogme souverainiste sans risquer l'exclusion et la méfiance. J'en sais quelque chose. Le même processus est à l'oeuvre au Canada, sur une autre base, celle du modèle social canadien. Il est difficile d'être un grand Canadien sans épouser les valeurs de centre-gauche qui sous-tendent notre welfare state.

L'idée du premier ministre ontarien de l'époque, Bob Rae, lorsqu'il souhaitait, au moment de nos grands débats constitutionnels, une charte des droits sociaux, reflète, à mon avis, cette tendance. Le projet était noble et généreux. Mais il comportait des effets secondaires importants, le fait que cela aurait à toutes fins pratiques constitutionnalisé les éléments d'un programme politique dont les valeurs ne sont pas nécessairement universelles et certainement pas partagées par tous les Canadiens.

Cette vision politique trop homogène peut mener à des abus. Par exemple, un ministre fédéral, que je nommerai pas, m'a déjà dit que Mike Harris était non-canadien. La formule, aux connotations lourdes, nous rappelle à quel point le nationalisme peut amener à l'intolérance.

Cette pensée unique a largement contribué, à mon avis, à promouvoir l'aliénation de l'ouest et la colère contre le Canada central qui s'est exprimée à travers le Reform Party et l'Alliance canadienne. On a en effet privé des citoyens canadiens d'un droit démocratique, celui d'être à droite et d'exprimer dans l'organisation de leur vie collective des valeurs qui n'étaient pas celles du gouvernement central.

Il y a là un déficit démocratique certain. Je n'appuie pas l'Alliance. Mais je défends le droit à la différence et même la possibilité que d'autres chemins puissent enrichir notre expérience collective. Et surtout, je défends le droit inaliénable des Canadiens de pouvoir choisir.

Cela mène à un autre effet pervers qui semble commencer à se manifester dans le paysage politique canadien. Le couloir idéologique est à ce point étroit que nous sommes au stade où un seul parti politique peut encore incarner des valeurs intouchables et inattaquables qui définissent le Canada, et c'est le Parti libéral du Canada. Tant et si bien que le Canada risque de se diriger doucement vers une nouvelle forme de démocratie, celle d'un régime parlementaire à parti unique.

Prêts pour l'avenir ?

Voilà pourquoi je crains que le Canada ne soit pas bien préparé aux défis qui l'attendront dans l'avenir et que son nationalisme, et la façon dont ce nationalisme façonne l'identité canadienne, risque de jouer un rôle de frein à l'adaptation au lieu d'être d'une force positive.

La quête identitaire canadienne, depuis quelques décennies, au lieu de libérer le Canada et les Canadiens, a plutôt réussi à les enchaîner. Une remise en cause de certains mythes qui étouffent le Canada est donc devenue nécessaire, pour que le Canada revienne à un nationalisme positif et créatif et pour que le pays puisse disposer des outils dont il aura besoin dans l'avenir.

La question se pose avec d'autant plus d'urgence que de nouveaux types de défis confronteront le Canada, plus particulièrement les impacts de la mondialisation sur l'activité économique, sur le rôle des États, sur le devenir des peuples.

Ces pressions qui risquent d'être énorme exigeront, de la part de sociétés comme les nôtres, si on veut y résister et continuer à être ce que nous sommes, à la fois des identités fortes et une grande capacité d'adaptation. Pour l'instant, nous aurions du mal à manifester ni l'une ni l'autre.

Une façon de retrouver cette souplesse et de se débarrasser des vaches sacrées, c'est le débat. Les Canadiens réfléchissent trop peu, sauf dans des cercles spécialisés, à leur identité, aux expressions de leur nationalisme.

Confortés dans leurs dogmes et bercés par le confort que propose une pensée unique, les Canadiens ont perdu l'audace et l'iconoclastie qui caractérisaient par exemple la démarche de celui dont ils se réclament encore, Pierre Elliott Trudeau. Un peu plus de lucidité, un peu plus de cynisme ne feraient pas de tort au débat canadien.

Un autre outil libérateur, c'est la régionalisation. Je ne veux pas ici parler de décentralisation des pouvoirs, ni de fonctionnement du fédéralisme, -quoique je sois un partisan de la décentralisation des pouvoirs- mais de quelque chose de plus profond, un état d'esprit, une façon de percevoir la dynamique canadienne où les régions peuvent jouer un rôle comme lieu d'initiative et de définition des identités.

Dans l'histoire du Canada, les initiatives des régions, la concurrence qui s'exerce entre elles, l'émulation et l'imitation ont largement contribué aux progrès canadiens. Je sais que certains associent la modernité à un pôle central plus fort, capable de contrer ce qu'ils voient comme des dérives provinciales. Mais il y a dans les régions une source de créativité et d'énergie qu'un centre sclérosé au leadership vieillissant peut difficilement assurer.

Pourtant, ces identités régionales marquées existent au Canada, elles sont riches, et elles pourraient non seulement être encouragées, mais aussi valorisées. À condition qu'elles soient perçues comme des facteurs d'enrichissement de l'identité nationale plutôt que des pressions excentriques qui la menacent.

Ce pari régional me semble d'autant plus s'imposer que la mondialisation semble avoir un impact sur l'architecture des États, crée des réseaux qui échappent à la logique traditionnelle des frontières, aspire les préoccupations de nos gouvernants vers les activités supra-nationales, affaiblit certaines fonctions des États et prive les gens des pôles de référence auxquels ils sont habitués. Ces bouleversements ont tendance à amener les citoyens de bien des parties du monde à renforcer leur appartenance identitaire au niveau régional.

Ce phénomène de renforcement des régions, évident en Europe, se dessinera au Canada à mesure que le libre-échange impose une logique nord-sud. Le Canada n'est évidemment pas préparé à faciliter ce processus.

À cela s'ajoute une autre pression liée à la globalisation, moins évidente, plus lointaine, mais à laquelle il me semble important de se préparer. Et c'est l'impact de la continentalisation, qui jusqu'ici s'exprime surtout sur le plan économique.

L'Amérique du Nord, et bientôt les Amériques avec la ZLEA, est bien loin derrière l'Europe en termes d'unification, qui dispose d'institutions communes et dont l'intégration politique avance à grand pas.

Mais il n'en reste pas moins que les Canadiens, et surtout les plus jeunes développeront progressivement ce que l'on peut appeler une conscience continentale, un certain sentiment d'appartenance, une modification de ce qui est leur espace implicite. La mobilité des étudiants, des chercheurs, des cadres, la croissance des entreprises canadiennes outre-frontière, la circulation des idées auront toutes comme effet qu'un nombre croissant de Canadiens, tout en étant canadiens, seront aussi nord-américains pour certains pans de leur vie.

Cela mènera à un nouvel état, celui de la double identité, dont l'évocation fera certainement frémir bien des Canadiens.

On commence à voir ce processus en action en Europe, où les Allemands, les Français, les Italiens apprennent aussi à être en même temps des citoyens européens. C'est quelque chose que les Québécois connaissent bien, eux qui sont, à la fois Québécois et Canadiens.

Ce qu'on peut dire aux Canadiens anglophones, c'est bienvenue au club ! Ce sera un jour votre tour. Ce n'est pas en soi un drame, c'est un état complexe qui se gère, à condition, bien sûr, que l'identité nationale soit au départ bien assise.

Je ne suis pas un spécialiste de la question canadienne. Mais mon impression, c'est que l'identité canadienne est forte, dans le mode de vie, dans l'attachement aux institutions, dans les valeurs, dans les comportements, dans certains volets de la vie culturelle, bien plus que les leaders canadiens, héritiers et gardiens de l'insécurité culturelle, peuvent le croire.

Le plus bel exemple, encore une fois, c'est celui de la santé. Ce ne sont ni Jean Chrétien, ni Joe Clark, ni Stockwell Day, ni Gilles Duceppe, ni Alexa McDonnaught qui sont les gardiens du système. Ce sont les Canadiens eux-mêmes qui, sans leurs politiciens, ont exprimé de mille façon leur volonté de ne pas voir s'installer au Canada un régime de type américain.

La rigidité du nationalisme canadien et de ses symboles s'explique en bonne partie par cette obligation qu'estiment avoir nos élites de fournir un rempart à l'identité canadienne. Cette approche, paternaliste, peut cependant avoir l'effet contraire.

L'identité canadienne est assez forte pour s'exprimer sans les protections artificielles que le pouvoir central estime son obligation de fournir. À force de vouloir protéger les Canadiens contre eux mêmes, on risque plutôt d'affaiblir les forces vives du Canada, en imposant aux Canadiens des béquilles dont ils n'ont pas besoin, en entretenant chez eux un sentiment d'insécurité que la réalité ne justifie plus.

C'était essentiellement ce message que je livrais, il y a un an, à mes lecteurs Québécois. C'est un message qui, à mon avis, s'applique à peu près mot à mot tout aussi bien aux Canadiens.