l'Institut du Dominion

Opération Dialogue

La perspective du Nord sur le Canada

par John Ralston Saul


J'ai passé les trois dernières semaines à Pond Inlet - à mille kilomètres au nord d'Iqaluit, à la quasi-extrémité de l'île de Baffin. Écrire d'ici sur les mythes nés au centre-sud du Canada est une étrange coïncidence qui impose sa propre logique.

Après tout, voici une réalité bien canadienne - 1400 citoyens d'une communauté au-delà du cercle polaire s'efforçant de conjuguer la culture inuite à celle du Sud. Le défi est grand, même si Pond Inlet est à la fois une communauté qui marche et, il faut le dire, l'une des plus belles du pays.

Et LaFontaine et Baldwin dans tout ça? Eh bien! il me semble que le Nunavut est un prolongement parfait de l'idée de 1848, qui visait à créer le premier État-nation démocratique qui soit intentionnellement non monolithique. J'envisage parfois le Canada comme le premier État-nation postmoderne, inventé 150 ans avant l'idée de postmodernité.

De 1848 à 1851, durant les trois années pendant lesquelles la Grande Coalition était au pouvoir, notre société trouva sa forme et sa direction fondamentales: les bases de notre démocratie, dont une administration municipale démocratique, l'essentiel de notre système judiciaire, une bureaucratie professionnelle, les premières écoles et universités publiques, et les débuts d'un système ferroviaire. Et bien sûr, le concept des deux langues et cultures officielles fut mis en oeuvre. Encore plus important peut-être, la réaction mesurée du gouvernement à l'incendie du Parlement démontra qu'en faisant preuve de retenue les dirigeants politiques assuraient ainsi le succès d'une société basée sur la complexité.

La genèse même de ces réformes en révèle en partie l'originalité. Après tout, la Constitution de 1840 avait essayé de nous arracher à notre complexité, de nous bousculer dans le moule - généralisé au 19e siècle en Europe et aux États-Unis - de l'État-nation, fondé sur un mythe, une langue, un gouvernement. Non seulement la coalition a-t-elle rejeté ce moule, mais elle a également réussi à le faire en dépit des lois et de la Constitution en place. Elle a rejeté l'État-nation rationnel, linéaire au profit de quelque chose qu'on peut presque qualifier de spatial. Lafontaine et Baldwin ont découvert que, quand il est question de pouvoir, le chevauchement des responsabilités et l'ambiguïté peuvent être avantageux lorsque l'on veut vivre pleinement la complexité. Les grands réformateurs ont ainsi pratiquement inventé un modèle de pouvoirs concurrents.

Quelle signification en a-t-on déduit alors? Quelle signification en tire-t-on encore maintenant?

Il semble bien que les Canadiens se perçoivent toujours comme formant une société de minorités. Ils équilibrent constamment le centre, les régions, les groupes linguistiques, et même l'importance de la population par rapport au territoire. Ils croient, semble-t-il, que l'une des principales tâches du gouvernement est d'assurer le bien-être des minorités. La densité de population est une réalité évidemment importante, mais elle n'est que l'un des éléments qui façonnent et font marcher notre démocratie.

Ceci me ramène au Nunavut - 20% de notre masse continentale, avec à peine 30000 habitants. Une population réduite convient parfaitement à cette immense région. Ces chiffres ne deviennent problématiques que si nos quelques régions densément peuplées - surtout nos grandes villes - ne conçoivent le pays qu'en termes de population. Si c'est le cas, eh! bien, le Canada n'a plus de sens.

Je n'entends pas ici minimiser l'ampleur des forces, des besoins et des problèmes de nos villes. La liste des éléments - positifs et négatifs - affectant une ville est longue. Elle va des besoins énormes et hautement perfectionnés en moyens de transport et de communication jusqu'au problème aigu mais fondamental de la pauvreté. Il est évident aussi que plusieurs de ces villes traversent une délicate et difficile phase de transition.

Mais si nous ne faisons pas attention, nous risquons de sombrer dans un débat manichéen destructeur. Par exemple, les villes génèrent une richesse considérable, mais les matières premières produites par le reste du pays constituent encore un large pourcentage de nos richesses communes.

Écartons ces facteurs utilitaires. Regardons le Canada comme un tout. Sa caractéristique centrale, qui le définit en termes globaux, est d'être la plus importante démocratie nordique. Le Canada est, ou peut être, la grande nation du Nord.

J'entends de plus en plus souvent des amis citadins adopter cette vision urbaine, sceptique, même sarcastique, selon laquelle nous ne sommes plus des coureurs des bois. Et que nous concevoir en termes autres qu'urbains équivaut à une forme romantique de nationalisme. Ces attitudes révèlent l'existence d'une crise urbaine que beaucoup ressentent, tout comme le fossé allant s'élargissant entre la vie dans les plus grandes villes et la vie ailleurs.

Mais regardons plutôt notre situation par l'autre bout de la lorgnette. Croire que le deuxième État-nation au monde, en termes de superficie, puisse fonctionner en se préoccupant principalement de l'endroit où vit sa population, serait faire preuve de romantisme pour le moins étroit. Nous ne tiendrions pas compte ainsi de cette éternelle vérité de la géopolitique: il n'y a pas de vides. Si nous ne parvenons pas à nous concevoir tels que nous sommes - population et territoire -, et par là-même à ne pas inclure la totalité du pays, y compris le Nord, nous créerons alors un vide que, comme l'histoire nous l'enseigne, d'autres combleront.

Pour nos villes, aux prises avec tous leurs problèmes, le défi est de se concevoir non pas seulement telles qu'elles sont mais aussi en tant que grandes villes du pays tout entier; ce qui veut dire, de la grande démocratie nordique. Le lieu de la Nordicité. À tous ceux qui affirment avoir d'autres problèmes plus urgents, je suggérerais de regarder leur argument dans un miroir. Ceux qui vivent ailleurs - aussi loin que Pond Inlet - s'efforcent de se concevoir tels qu'ils sont, mais n'ont d'autre choix que de concevoir aussi les grandes villes du Sud comme leurs villes. Pourquoi? Parce que c'est là que résident population et pouvoir. Les habitants du Nord doivent donc faire cet effort. En d'autres termes, le défi pour nos villes est de trouver des façons d'y répondre; c'est-à-dire de répondre aux formes imaginaires, mythologiques et réelles du pays entier; de se concevoir non comme des lieux à part mais comme les grandes villes du pays, du pays dans sa totalité.

Quel rapport cela peut-il bien avoir avec LaFontaine, Baldwin et le Nunavut? Rappelez-vous qu'au 19e siècle, alors que chaque État-nation concentrait les pouvoirs au centre en recourant à la force, aux lois, aux mythologies agressives, de façon à réduire leur existence nationale à un concept et une réalité monolithiques, LaFontaine et Baldwin nous menaient dans la direction opposée. Leur approche impliquait plus d'une langue, de multiples centres de pouvoir et l'acceptation de mythologies complexes. Mais elle entraînait aussi le déplacement du pouvoir réel hors des centres populeux - loin du Family Compact et de la Clique du Château - vers les petites villes et communautés de ce qui était alors le Nord. Il est important de nous rappeler combien l'idée même de chevauchement de structures non linéaires parut rassurante aux responsables de la grande coalition ainsi qu'aux citoyens.

La création du Nunavut eut ceci de fascinant qu'elle attira vraiment l'attention de tout le pays. Pourquoi notre imagination fut-elle autant interpellée? Parce que la transformation officielle d'une grande partie de notre Nord en un nouvel ensemble véritablement arctique, administré par les habitants du Nord, était l'expression positive de l'idée canadienne. Du Canada en tant que nation nordique.

Cet événement réaffirmait la notion centrale qui veut qu'ici territoire doit toujours être contrebalancé par population dans l'image que nous avons de nous-mêmes. Que tous deux font partie d'un tout. Il réaffirmait également le concept d'un État-nation acceptant toujours la complexité.

Les citoyens de Pond Inlet réinventent notre conception originale de nation multipolaire. Les Inuits et les autres habitants du Nord se posent certaines questions sur l'éducation, semblables à celles suscitées par l'immersion française et l'apprentissage d'une langue seconde. Les expériences de pouvoir local et de décentralisation menées actuellement au Nunavut pourraient bien s'avérer utiles pour nous tous.

Peut-être ce qui me frappe le plus, c'est que la capacité que possède une communauté comme Pond Inlet de réussir nous rappelle que nous pouvons exister en tant que nation nordique. Que la Nordicité est un concept valable. Mais j'y vois aussi notre capacité à considérer encore l'idée de pouvoir comme bien autre chose que la simple expression des majorités.


John Ralston Saul est président du Conseil consultatif de la conférence LaFontaine Baldwin. Cette dernière est une initiative conjointe de M. Saul et de l'Institut du Dominion.