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| Articles - 2001 Le Canada piégé dans ses mythes fondateurs (Jocelyn Létourneau) L'Ouest moins sympathique à cause de la façon dont il se perçoit (John Richards) Le Canada atlantique est-il toujours figé dans une autre époque ? (Margaret Conrad) Un autre grand mythe : les autochtones sont tous pareils (Drew Hayden Taylor) La perspective du Nord sur le Canada (John Ralston Saul) Le Canada et ses mythes (Alain Dubuc) |
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Le Canada piégé dans ses mythes fondateurspar Jocelyn Létourneau Demandez à un Américain de vous raconter l'histoire de son pays à l'époque de l'esclavage ou de la conquête de l'Ouest. À moins d'être dépositaire d'une grande culture historique, c'est au travers des images véhiculées par quelques films, téléséries ou récits fétiches - on pense tout de suite à Autant en emporte le vent, au Dernier des Mohicans, à La Petite maison dans la prairie et, pourquoi pas, à Il danse avec les loups - qu'il vous construira sa narration. Évidemment, certains répliqueront tout de suite : l'exemple était facile, les Nord-Américains n'ont qu'un rapport superficiel au passé. Admettons (avec moult réserves). Considérons alors un Français moyen à qui il serait demandé de décrire, en quelques mots si cela est possible (oups ! : voici que ma langue fourche), l'aventure historique de la France. Plus souvent qu'autrement, notre rapporteur enroulera son propos autour d'une trame narrative fondée sur trois concepts : ceux de liberté, d'égalité et de fraternité, qui font apparemment de l'Hexagone une terre universelle, hier comme aujourd'hui. Mais le convoqué pourrait tout aussi bien user, pour bâtir son histoire de la France pérenne, de l'un ou l'autre de ces micro ou macro récits qui lui ont été transmis par ses pères (ou mères) et dans lesquels s'enracine sa conscience d'être un Français : nos ancêtres les Francs et les Gaulois, Alesia, Charlemagne, Jeanne-D'Arc, les châteaux de la Loire, l'Ancien Régime et la Révolution, etc. Que mal nous en prenne si l'on sourit à l'évocation de ces exemples. Toutes les cultures, tous les peuples de la terre s'abreuvent à pareilles mises en narration d'Eux-mêmes, que des générations de petits ou grands paroliers avant eux leur ont offert ou imposé, pour se mettre en scène dans le théâtre du monde, pour se donner consistance comme groupement constitué ou pour ne pas apparaître, ainsi que l'écrivait Joseph Boubée il y a des lustres, comme des orphelins nés du hasard des guerres. Aux yeux des plus optimistes, ces méprises sur Soi - et sur l'Autre tout autant, par conséquent - seraient en voie de disparition à l'ère de la communication instantanée, de l'exploration virtuelle du monde en direct (quel paradoxe !) et du savoir encyclopédique disséminé sur la Toile. Pas si sûr en fait. Au fond, malgré les fabuleux progrès qu'elle a connus, la connaissance positive a du mal à lutter contre ces grandes métaphores et représentations - celles de l'Occident ou de l'Orient, de la nation ou des classes sociales, du voisin ou du prochain, de la masculinité ou de la féminité, et quelles encore ? - qui structurent et médiatisent notre rapport au monde. Pour tout dire, le savoir objectivé n'est qu'un élément entrant dans la circulation discursive générale qui, au coeur des sociétés, nourrit et féconde l'imaginaire et l'agir des gens. Or, cette circulation discursive, dans laquelle nous baignons comme des poissons dans l'eau, est faite de matières hétéroclites. Les rumeurs l'habitent tout autant que les données fondées. Les jugements de valeur en font partie comme les opinions nuancées. Les racontars et vulgates s'y logent au même titre que les propos et informations dignes de foi. Il n'est pratiquement pas possible d'échapper à l'effet d'attraction de cette circulation discursive qui colporte ses vérités, faussetés et mensonges entremêlés dans un tourbillon idéel plus ou moins subtil. Elle nous entoure, cette circulation discursive, sans que nous en soyons toujours conscients. À tel point qu'à la longue, la représentation d'une chose, fondée dans quelque nébuleuse discursive, se substitue souvent à la chose elle-même, ou l'habille ou la conforme, en lui octroyant un corps et un sens étrangers, voire étranges. Ce que nous voyons n'est pas la chose elle-même saisie dans la complexité de ses équivoques, mais la chose hors-d'elle réifiée dans l'ordre de nos intentions, catégories et préfigurations. Il y a là, souvent, problème. * * *
Dans un livre fascinant, Edward Saïd a bien montré comment l'orientalisme était au fond une figure culturelle de l'Occident projetée sur l'Autre, un Autre dès lors pris au piège des mises en images et en mots de celui qui le dépeignait sous les traits du guerrier cruel et sanguinaire, de la femme au visage caché mais au regard envoûtant, du cheikh sournois et intraitable dans son appétit de richesses, et ainsi de suite. Autrement dit, nos perceptions de l'Orient, visibles dans combien de publicités, de dépliants d'agences de voyage, de films, de romans et d'émissions pour enfants, renverraient moins à la façon dont les cultures orientales se perçoivent et existent effectivement qu'au répertoire de clichés qu'au fil des temps nous, Occidentaux, avons bâti des Orientaux pour nous approprier leur univers selon nos fantasmes et nos appréhensions. Il va de soi que l'envers de cette opération d'anthropophagie culturelle est tout aussi vrai : il existe un occidentalisme aux fondements orientaux. À chacun son Autre comme sublimation ou dégénérescence de Soi. Et tourne la ritournelle vicieuse des miroirs déformants... Cela dit, il n'est pas toujours nécessaire d'aller au bout du monde pour faire face à l'incongruité des représentations construites, par Soi et par l'Autre, de l'Autre et de Soi. Historien de l'imaginaire, Daniel Francis a fait ressortir avec beaucoup de perspicacité comment une représentation jadis dominante du Canada, accréditée dans l'espace anglophone du pays surtout, s'était élevée sur un ensemble d'histoires, d'icônes et de mythes au nombre desquels ils fallait compter l'espace sauvage, l'héroïsme des bâtisseurs, le culte de la nordicité, la supériorité des Anglo-Saxons et... l'infantilisation du Québec français. Contre toute attente, on aurait tort de croire que ces images structurantes de l'imaginaire du pays soient disparues du paysage culturel canadien. Il suffit qu'un litige éclate entre les Autochtones et les non-autochtones, entre le Québec et le Canada anglais, entre les entrepreneurs en « développement » et les fiduciaires du patrimoine collectif, par exemple, pour voir réaffleurer l'ensemble des clichés par le biais desquels les habitants du Canada ont l'habitude de se percevoir les uns les autres et de se mettre en scène dans le théâtre national. La crise d'Oka, qui a ébranlé le pays à l'été 1990, est un magnifique exemple de la persistance des mythes fondateurs du pays jusque dans son actualité. Analysant minutieusement les caricatures qui, d'un océan à l'autre, ont été publiées dans les journaux du pays au moment du conflit, Réal Brisson a magistralement montré à quel point les acteurs mis en scène dans les dessins de presse n'étaient pas simplement, d'un côté, les Autochtones et, de l'autre, les non-autochtones, mais bien plutôt les acteurs centraux de notre histoire nationale qui, par figurants interposés, se livraient à leur joute usuelle de représentation dans l'espace public du pays. En clair, ce n'étaient pas strictement des belligérants en chair et en os qui bâtissaient leur rapport de force dans la pinède d'Oka... et dans les caricatures. C'était l'histoire du pays qui, en tableaux plus ou moins drôles, était rejouée et racontée de nouveau, sous l'angle de ses thématiques impérissables, au bénéfice des « anciens » Canadiens qui se voyaient ainsi, peut-être, réconfortés dans leurs croyances, et des « nouveaux » qui découvraient tout à coup la problématique du Canada dans ses topiques réputées indépassables : les Anglais contre les français, la Raison contre la Passion, les souverainistes contre les fédéralistes, le Québec contre le Canada, les Indiens contre les Blancs, les Bons contre les Méchants. Et vogue la galère canadienne... * * *
Que faire de ces histoires qui nous empêtrent dans leurs filets et nous empêchent de passer à l'avenir ? Disons-le tout de suite, il n'est pas simple de s'en débarrasser. D'abord, ces histoires ne surgissent pas toutes seules dans le décor. Elles renvoient à des pouvoirs en compétition qui, pour pourvoir l'agora en enjeux particuliers, soit les leurs, trouvent intérêt à investir le champ symbolique dans lequel les hommes et les femmes ne cessent de s'alimenter en idéaux, en rêves et en horizons. Ensuite, ces histoires contentent et rassurent ceux qui en usent pour décoder le monde. Elles les confortent dans leur identité. Changer d'histoire, c'est en effet se donner les moyens de se redéployer sur le plan identitaire. S'exiler d'un régime historial, c'est s'octroyer la possibilité de redécouvrir le passé et, par conséquent, d'ouvrir le présent à d'autres horizons d'avenir qui parfois se situent en dehors des registres connus et acceptés du pensable. Or, pénétrer l'« impensable » est, pour plusieurs, une perspective singulièrement angoissante. Cette obligation de sortir de l'orbite idéelle des récits, métaphores et images datés est pourtant le défi de ceux et celles qui ont pour responsabilité de réfléchir sur l'avenir du monde. Non pas pour réenchanter ce monde à l'aune de musiques romantiques ; seulement pour éloigner les descendants de cet héritage mortifère qui veut que l'histoire ayant été écrite, l'avenir soit déjà joué et fermé.
Jocelyn Létourneau est professeur à l'Université Laval et auteur de Lieu identitaire de la jeunesse aujourd'hui et de Les années sans guide : le Canada à l'ère de l'économie migrante |