l'Institut du Dominion

Opération Dialogue

Le Canada atlantique est-il toujours figé dans une autre époque ?

par Margaret Conrad


Aucune autre région du Canada n'a plus souffert du carrefour complexe où se croisent histoire, patrimoine et mythes que les provinces de l'Atlantique.

Depuis la sortie rageuse de Ralph Klein - « Ne me parlez pas de cette merde », en faisant allusion aux paiements de péréquation - jusqu'au traitement trompe-l'oeil réservé à la région dans la série de Radio-Canada qu'on a tant louée, Le Canada, une histoire populaire, le Canada atlantique semble voué à rester figé dans une autre époque. (...)

Bien sûr, mettre l'accent sur ce que certains perçoivent comme des tendances progressistes n'est pas plus utile à la région que de s'en prendre aux tendances conservatrices. L'approche la plus sage consiste à reconnaître que le Canada atlantique est une région complexe et que son histoire est suffisamment longue et profonde pour nourrir la plupart des préjugés théoriques. Le stéréotype de conservatisme continue toutefois de faire ses ravages à une époque où les perdants dans la course aux profits sont blâmés pour leurs souffrances. Présenter la région comme étant l'amputée du Canada - elle reste accrochée à l'argent fédéral, n'est-ce pas ? - rend beaucoup plus facile le rejet d'une politique répondant à ses besoins. Et que l'on garde le programme national axé sur le reste du Canada, comme il convient.

La perception largement répandue voulant que la région obtienne plus que sa part des aumônes d'Ottawa est un autre mythe qui ne sert plus à rien. S'il est vrai que la région bénéficie des paiements de péréquation, les montants qu'elle reçoit sont inférieurs à ceux d'il y a 20 ans et elle touche rarement sa part, même selon la méthode par habitant, des subventions prévues dans la politique nationale conçue en ayant les autres régions du Canada à l'esprit. Le favoritisme continue d'avoir cours dans la région non pas parce qu'il y a quelque chose dans notre histoire ou notre matériel génétique rendant les habitants du Canada atlantique plus corrompus, mais parce qu'il constitue une manière de sanctionner une politique nationale qui ne sert pas très bien la région.

Dans d'autres parties du Canada, le favoritisme se déguise en politique nationale : la construction de la Voie maritime du Saint-Laurent ou des investissements fédéraux dans les industries culturelles, par exemple. Les programmes taillés sur mesure pour répondre aux besoins des Canadiens de l'Atlantique sont invariablement réputés être moins dignes de louanges. La récente demande présentée par les premiers ministres de la région en faveur d'une formule plus juste de subvention et pour une part plus grande des redevances tirées des ressources hors des côtes est restée lettre morte - encore ces jérémiades du Canada atlantique. Mais si l'on y regarde de plus près, il est évident que les provinces les plus pauvres - Saskatchewan et Manitoba y compris - ont souffert d'une manière disproportionnée des coupes effectuées par Ottawa dans ses dépenses au cours des années 90. Il est incontestable que nos premiers ministres ne rempliraient pas leurs devoirs s'ils négligeaient de solliciter l'appui d'Ottawa dans leur croisade pour contrer la tendance menant à une plus grande disparité régionale.

Comment en sommes-nous arrivés à cette situation tragique où le retard peut servir d'excuse pour ne pas tenir compte des besoins bien documentés du Canada atlantique ? Selon l'historien Ian McKay, il faut regarder du côté des années d'entre-deux-guerres pour y découvrir le point tournant, car ce fut une époque où la région connut une dépression longue de deux décennies. Tournant son regard vers l'âge d'or où les navires des Maritimes dominaient les routes maritimes mondiales, le Canada atlantique en vint à définir les notions d'identité régionale en référence au passé plutôt que par rapport au triste présent. L'essor de l'industrie touristique renforça cette vue passéiste: étranges Micmacs amicaux des Maritimes, Acadiens aux longues souffrances, réfugiés loyalistes, robustes pêcheurs, joueurs de cornemuse en kilt fournirent le matériel de la littérature historique et des lieux patrimoniaux.

Si les années d'entre-deux-guerres ont sans conteste joué un rôle important dans la création de l'image rétrograde de la région, la structure de la Confédération a pour sa part créé le cadre de la marginalisation du Canada atlantique. En vertu de l'Acte de l'Amérique du Nord britannique de 1867, les entités politiques modestes avaient peu de chance de définir une politique nationale apte à répondre à leurs besoins. (...)

Le mouvement anti-Confédération actif en Nouvelle-Écosse ne fut que l'une des nombreuses protestations en faveur d'une politique nationale qui répondrait aux intérêts de la région. Dans les années 20, les provinces maritimes unirent leurs efforts pour faire reconnaître leurs « droits » au sein de la Confédération, mais leurs demandes furent éclipsées par les manoeuvres politiques et la Dépression. Terre-Neuve a joint les rangs de la Confédération en 1949 et fut immédiatement associée aux trois autres provinces maritimes pour former une nouvelle entité appelée Canada atlantique. Même si elles diffèrent l'une de l'autre autant que le font les quatre provinces de l'Ouest entre elles, les provinces atlantiques apparaissent comme une seule entité aux yeux des responsables des orientations politiques qui ne sont pas de la région. La notion voulant qu'il y ait une région atlantique présentant une identité et une perspective homogènes pourrait bien être une autre croyance répandue qui aurait dû être remise en question depuis longtemps.

Pourquoi les provinces Atlantiques, qui ont fait front commun lors de ce qu'on a appelé la «ré volution Atlantique » des années 50 pour obtenir des concessions de la part d'Ottawa sous forme de subventions de rajustement et d'organismes de planification fédéraux, ne parviennent-elles pas à atteindre leur objectif d'égalité économique avec le reste du Canada ? En 1945, les francophones du Québec affichaient le plus faible revenu par habitant dans leur province. Ce n'est désormais plus le cas. De la même façon, les provinces de l'Ouest ont su tirer leur épingle du jeu au cours des 50 dernières années. Qu'est-il arrivé dans le Canada atlantique? Nos mythes font-ils obstacle à une politique publique efficace ? Il existe des indices qui permettent de le croire. Dans son rapport préliminaire destiné à la Commission royale d'enquête sur les perspectives économiques du Canada, Walter Gordon suggérait que l'on consacre des sommes pour favoriser le déplacement d'habitants du Canada atlantique vers des centres en croissance ailleurs au pays. Dans quelle autre région canadienne mettrait-on une telle solution de l'avant pour soulager des malheurs économiques ?

Alors, que faire ? Dans ma classe, je demande souvent à mes étudiants de se pencher sur la politique nationale depuis la Confédération et de trouver à quel moment la région a erré. La plupart d'entre eux en viennent à la conclusion que l'erreur la plus grave fut de joindre le Canada en premier lieu. Armés de l'impeccable logique non altérée par les réalités complexes des affaires humaines, mes étudiants prétendent que si la Confédération a peut-être bien fonctionné à l'ère du rail et de l'État-providence, elle défend moins bien nos intérêts à l'ère de la mondialisation.

Comme j'ai atteint ma majorité dans l'atmosphère nationaliste exaltante des années 60, je suis attristée par la position adoptée par mes étudiants et je leur présente des arguments pour contrer leurs tendances séparatistes. Je suis cependant encouragée par leur détermination à mettre au point de nouvelles approches pour nous aider à aller au-delà d'un mythe qui, de toute évidence, a perdu sa capacité de nous informer et de nous inspirer : que le reste du Canada peut ou doit se soucier de ce qui se passe ici.


Mme Conrad est professeur d'histoire à l'Université d'Acadia. Elle est également coauteur, avec James K. Hiller, de Atlantic Canada: A Region in the Making, publié par Oxford University Press.