l'Institut du Dominion
Opération Dialogue

Son Excellence John Ralston Saul
Musée Royal de l'Ontario
Toronto, Ontario
le jeudi 23 mars 2000

Pourquoi consacrer tant d'énergie au passé alors que ce soir, dans cette ville-même de Toronto, il y a de quatre à cinq mille sans logis, des SDF, comme on dit, dont mille sont des enfants, dont la moitié sont des familles avec des enfants ?

Peut-être que la réponse est dans notre réaction face à ces chiffres: un léger frisson d'horreur ou de surprise et les chiffres s'effacent. La seconde fois qu'on les entend ? Eh bien nous les avons déjà entendus. Quoi de neuf ? Et ils restent, forcément, des chiffres, et non des personnes vivantes.

Alors je veux ajouter : qu'est-ce que le passé quand on le compare aux 30,000 personnes qui vont se retrouver sans logis à Toronto dans les douze prochains mois, en se rappelant que seulement 17% d'entre elles sont chroniquement sans logis. Pour de multiples raisons, l'immense majorité d'entre elles sont donc pris à la frontière fragile de la pauvreté, et de temps à autre elles y glissent, puis laborieusement elles s'en tirent une fois de plus. Combien sont sur cette corde raide ? Environ 80 000 dans cette ville. Avez-vous l'impression que ces chiffres vous interpellent, qu'ils frappent violemment votre sentiment de bien-être, et puis qu'ils s'éloignent ensuite? Demain, il y aura d'autres statistiques venant d'ailleurs, sur des sujets différents - une exportation à la hausse ou à la baisse ; un taux du dollar, à la hausse ou à la baisse ; l'inflation, le chômage, les délais dans les salles d'urgence, une donnée fiscale, le calcul de la dette des étudiants.

Chaque chiffre aura son petit effet, positif ou négatif, suscitera une petite émotion, suffisante pour alimenter une manchette ou suggérer un petit drame policier. Ces chiffres sont devenus la manière moderne d'échanger des potins ; ils sont le Journal des vedettes de la politique qui affecte les citoyens. D'une certaine manière, les vies qui se cachent derrière ces drames ne s'inscrivent pas réellement à long terme dans notre conscience. On a au contraire un sentiment d'immobilisme. « Ainsi va la vie. » « Il n'y a pas d'argent. » On dirait qu'il est impossible, vu la complexité de nos systèmes, d'identifier le lien entre la responsabilité et l'action.

Et pourtant, ces mêmes vagues houleuses de chiffres forcent aussi une impression d'urgence - presque un état de siège. Mais c'est une urgence inhabituelle puisqu'elle n'est pas liée à une obligation pratique de traiter la cause. C'est comme si on avait développé une dépendance du sentiment de l'urgence pour l'urgence même, et si on se précipitait, d'émotion vive en émotion vive, sans but précis.

Ce qui m'amène à la fausse question, à la question manichéenne de savoir si, le présent étant lourd d'une réalité tellement urgente, ne perd-on pas son temps à s'occuper du passé ?

Mais le passé n'est pas le passé. C'est le contexte. Le passé, c'est-à-dire la mémoire, est un des outils les plus puissants, les plus pratiques que possède une démocratie civilisée. Il y a une phrases que divers écrivains ont utilisée depuis des siècles dans divers pays : l'histoire est une ligne ininterrompue qui va du passé au présent, en route vers le futur. Elle nous rappelle nos succès et nos échecs, et leur contexte ; elle nous avertit, elle nous encourage. Sans mémoire, nous sommes une société à un stade avancé de la maladie d'Alzheimer, devant faire face à chaque jour comme un bébé prêt à se mettre le doigt dans le feu.

Chaque fois que j'entends un discours sur le Canada, ce pays neuf, je me souviens de la maladie d'Alzheimer que nous nous imposons nous-mêmes. Neuf ? Cela fait quatre cents ans que les autochtones, les francophones et les anglophones ont commencé à tisser une relation complexe dans ces lieux. Nous formons une des plus vieilles démocraties au monde - 152 ans sans guerre civile et sans coup d'État. Jetez un coup d'oeil du côté de nos alliés. Puis comparez.

Chacun d'entre nous, par sa naissance ou son immigration, apporte quelque chose de neuf à cette expérience. Nous ajoutons des éléments. Nous changeons les choses. Mais pour le meilleur ou pour le pire, nous n'effaçons rien. Il n'y a que les dictatures idéologiques pour tenter d'effacer la mémoire.

Grâce au passé, nous pouvons voir les trajectoires vers l'avenir - des projections catastrophiques ou créatives. La trajectoire centrale de la démocratie canadienne moderne a ses racines dans la grande alliance réformiste de Louis LaFontaine et Robert Baldwin ; et aussi dans celle de Joseph Howe, qui amena la démocratie en Nouvelle-Écosse un mois avant que LaFontaine forme son Gouvernement Responsable le 11 mars, il y a cent cinquante-deux ans.

Les mots gouvernement responsable témoignent si mal de l'importance de l'événement que nous en perdons le sens véritable : la responsabilité est celle du gouvernement envers les représentants du peuple ; 1848 fut le moment où la légitimité même de notre société se déplaça d'une élite coloniale vers les citoyens.

Bien sûr, c'était une démocratie avec des lacunes. Les femmes ne pouvaient pas voter. Et encore, tous les hommes n'avaient pas le droit de vote. Dans le contexte de l'époque, pourtant, ce suffrage était quand même plus répandu que dans d'autres pays. La propriété terrienne était plus commune - puisqu'il fallait des terres pour survivre - et elle impliquait que l'électorat qui choisit Howe, LaFontaine et Baldwin était en grande partie formée de fermiers pauvres, la plupart illettrés. Ils avaient cependant une idée subtile de leurs propres ambitions et de leurs responsabilités.

Ce qui donne son sens à l'arrivée de la démocratie, ce n'est pas l'événement lui-même ; non pas la notion abstraite du vote ; encore moins l'idée tournée vers le pouvoir de majorité. Ce qui fait de cela la clé de notre passé, de notre présent et de notre avenir, c'est le contexte qui a entouré l'événement.

Les réformateurs souhaitaient la démocratie parce qu'ils avaient à l'esprit un certain type de société. Ils avaient un projet de société. Si on prend le concept actuel plutôt abstrait de la « question » de la pauvreté - la pauvreté infantile, par exemple - et on le place dans le contexte des intentions de 1848, il acquiert une vraie signification. Une signification qui décrit ce que le concept de démocratie est censé inclure dans notre société.

Joseph Howe a dit:

« The only questions I ask myself are: What is right? What is just? What is for the public good? »

« Les seules questions que je me pose sont : Qu'est-ce qui est bien ? Qu'est-ce qui est juste ? Qu'y a-t-il à faire pour le bien public ? »

"I would press any ministry of which I was a member to take the initiative ... in every noble enterprise, to be in advance of the social, political and industrial energies which we have undertaken to lead."

« Je veux amener tous les cabinets dont je ferais partie à prendre des initiatives ... dans toute entreprise élevée, et de devancer les forces sociales, politiques et industrielles que nous avons décidé de mener. »

Robert Baldwin attire l'attention sur :

"The consequences of that reckless disregard of the first principles (of democracy and justice) which, if left unchecked, can lead but to widespread social disorganization with all its fearful consequences."

« Les conséquences du dangereux mépris des principes de base (de la démocratie et de la justice) qui, si on n'y prend garde, ne peuvent aboutir qu'à une désorganisation sociale et à toutes ses effrayantes conséquences. »

Et de Louis LaFontaine, dans un texte qui est à mon avis la pierre angulaire du Canada moderne - son Discours aux Électeurs de Terrebonne en 1840 - ces mots qu'on ne répétera jamais assez :

« Pour nous empêcher d'en jouir, il faudrait détruire l'égalité sociale qui forme le caractère distinctif tant de la population du Haut-Canada que de celle du Bas-Canada. Car cette égalité sociale doit nécessairement amener notre liberté politique. ... Il ne peut exister au Canada aucune caste privilégiée en dehors et au-dessus de la masse de ses habitants. »

S'agit-il là de romantisme ? Il est bien évident que LaFontaine savait qu'il y aurait toujours des riches et des pauvres. Mais lui et ses amis inventaient l'idée d'une société profondément ancrée dans la classe moyenne, une société où la classe moyenne serait la plus englobante possible.

Lui et ses amis allaient établir cette société non pas sur le concept européen de l'intérêt propre à la bourgeoisie, mais plutôt sur l'idée assez particulière et nouvelle de ce que Baldwin appelait « la conduite heureuse des affaires publiques. » ' Heureuse ' dans le sens plutôt dix-huitième siècle de satisfaction du bien commun.

Ce qui aujourd'hui paraît romantique en mécontentait plusieurs alors. Pendant presque huit ans, ils ont refusé les flatteries du pouvoir. Ou plutôt, ils ont refusé d'échanger leurs principes contre le pouvoir. Selon les critères de real politik d'aujourd'hui, ils étaient entêtés et faibles. Ils manquaient d'ego, ils manquaient d'ambition. Ils s'en tenaient à leurs principes.

On dit souvent que le compromis est une vertu canadienne ; que c'est le sens du compromis qui nous a permis de survivre à la complexe situation de notre population, à la complexité de notre géographie et à la complexité de nos relations étrangères.

C'est le leadership réformiste d'il y a 150 ans qui a développé ce sens du compromis. Mais l'idée qu'on s'en faisait alors n'a rien à voir avec la définition qu'on en donne de nos jours, et qui identifie les négociations intéressées où chacun obtient sa part du gâteau. Rien à voir avec un égoïsme partagé au mépris du bien commun.

Le compromis de LaFontaine et Baldwin s'appuyait sur une confiance dans la population et la compréhension des principes en jeu. Baldwin parlait de « ... l'indulgence, la modération et la fermeté de la part du peuple qui, tant que les grands principes ne sont pas compromis, offrent la meilleure assurance que ceux qui exercent le pouvoir politique ont les qualités nécessaires. » « ...that forbearance, moderation and firmness on the part of the people which, so long as it compromises no great principle, affords the best assurance of the possession of fitness for the exercise of political power. »

Alors, quand les citoyens leur ont enfin donné le pouvoir, celui-ci s'appuyait sur les bases solides d'une compréhension commune des principes de fonctionnement de la société. Pendant les trois années qui ont suivi, ils ont changé, réformé, révolutionné dans tous les sens.

Cette salle du Musée Royal de l'Ontario est encadrée sur trois côtés par l'université de Robert Baldwin. Il l'a établie avec la volonté de retirer l'éducation supérieure des mains des élites coloniales - c'est-à-dire les élites religieuses, financières et sociales . Le but était de créer une éducation publique accessible au plus grand nombre, désintéressée et cela est devenu le modèle pour une bonne partie de l'éducation supérieure au Canada.

Il est bon de se souvenir aujourd'hui, alors que l'idéal d'une université publique et indépendante est remis en question, que la réforme de Baldwin a subi de violentes attaques. Il y en avait pour penser, comme maintenant, qu'un système plus privé favoriserait le profit et l'influence personnels. Parmi ceux-là, l'évêque Strachan, dont le Trinity College est juste derrière ce mur, prétendait que cette université allait « mettre en position d'égalité avec la vérité toutes sortes d'erreurs en appuyant également un nombre infini de sectes dont les doctrines sont tout à fait irréconciliables ... Un tel éloignement de tout ce qui est bon est sans parallèle dans l'histoire du monde. »

On mit aussi en place un début de système d'école publique entièrement financé et universel. On comprit alors qu'on avait là la clé d'une démocratie opérante et cela continue d'être vrai. On établit les principes de la démocratie dans les régions, les villages et les cantons - la démocratie municipale ; une grande décentralisation du pouvoir et des responsabilités eut lieu ; une deuxième révolution démocratique appelée à amener la légitimité tellement près du peuple qu'aucune autorité n'allait pouvoir l'enlever. On réorganisa le système judiciaire, y compris l'instauration d'une législation d'importance majeure sur les procès devant jury. En Ontario et en Nouvelle-Écosse, on commença à construire le système ferroviaire, lançant la révolution des transports. On fit voter l'équivalent canadien de la loi anti-rotten borough contre la corruption électorale. On élimina la primogéniture, ce qui ne favorisait guère Baldwin, lui-même propriétaire terrien. C'était un gouvernement dans la belle tradition de la République de Dubrovnik, qui a duré mille ans. Au dessus de la porte du Grand Conseil de cette ville il est écrit: « Oublie tes affaires et occupe-toi de l'affaire publique. »

On opéra toute une série d'autres changements fondamentaux qui continuent de marquer notre société encore aujourd'hui. Mais je veux revenir à un point central: le vrai sens du mot « compromis. » Non pas un troc ou un échange, mais plutôt la modération à la lumière de principes de base. Quand la Clique du Château et ses alliés sont descendus dans les rues de Montréal le 25 avril 1849, dans la soirée, et brûlèrent le Parlement du Canada, le gouvernement réagit avec modération. Partout ailleurs en Occident, les gouvernements répondaient à de telles situations par les armes. Le Conseil Exécutif, c'est-à-dire le cabinet, se réunit le 27 avril dans le contexte des désordres qui se poursuivaient et approuva un document qui allait définir sa politique. Ce document stipulait que « la manière appropriée de maintenir l'ordre est de renforcer l'autorité civile. » Et que le "Conseil désapprouve le recours aux militaires pour réduire de tels troubles... »

C'était un moment parfaitement existentialiste. On avait là une fragile demi-colonie demi-pays, qui comptait déjà deux langues et plusieurs groupes ethniques et religions - sans parler du rôle des autochtones en tant que pilier fondateur de cette société. Dans la conjoncture du XIXe, c'était un baril de poudre. La réaction du gouvernement allait pousser ce lieu sur la pente européenne-américaine des confrontations impossibles, de la violence ouverte et d'un modèle monolithique centralisé. Ou bien les ministres allaient devoir découvrir une autre manière de régler les choses.

À leur façon, LaFontaine et Baldwin puisèrent dans leur propre sens éthique et dans leur imagination et optèrent pour une réponse à la fois originale et très controversée. Le gouvernement impérial de Londres, par exemple, s'indigna que les rues n'aient pas été dégagées à coups de fusils. Le grand historien de l'ouest W.L. Morton décrit cela en disant que les réformistes avaient décidé « de ne pas répondre à la provocation par la provocation, mais plutôt de réduire la violence arrogante par une conduite modérée. »

C'est le raffinement nuancé de leur réponse qui a rendu possible la société complexe d'aujourd'hui. Ils définirent l'orientation de notre trajectoire.

Bien sûr, bien des gens ici ce soir pourraient faire remarquer qu'il y eut de la violence dans notre histoire, des comportements immoraux, un manque de respect des minorités. Et je serais d'accord. Y a-t'il eu des échecs ? Oui. De grandes injustices ont-elles été ignorées ? Absolument. Des trahisons? Malheureusement oui. Des vagues d'hypocrisie ? Des vagues en effet. Après tout, ce que je décris ici est une vraie société et non une banderole de publicité nationaliste. Et le fait même de la mémoire est aussi de se rappeler les échecs, puis de les juger à l'aulne des principales orientations de la société. Chaque fois que nous ne répondons pas avec « une conduite modérée » à des provocations justifiées ou injustifiées, nous nous infligeons une blessure additionnelle et cela altère notre mémoire. La plupart des sociétés sont détruites par le poids des blessures qu'elles se sont infligées. On pourrait dire que selon les normes de la civilisation occidentale nos blessures sont rares et elles sont petites. Mais elles sont quand même là. Elles sont vraies. Et elles ne disparaissent jamais.

L'argument le plus évident en faveur des réformistes, cependant, est qu'ils ont réussi. L'incendie du Parlement fut l'un de nos plus grands succès - ou plutôt, notre manière de traiter le problème fut un grand succès. Et l'école catastrophiste de Lord Durham s'est tout simplement trompée au sujet des confrontations à venir entre les minorités.

Qui plus est, ceux auxquels on a accordé un statut quasi-sacré en tant que créateurs d'un pays à partir du néant en 1867 ont en fait pris des décisions non pas influencées par Londres ou par Paris ou par nos voisins du sud, ni même des échecs de Mackenzie et de Papineau, mais à partir des modèles couronnés de succès que LaFontaine, Baldwin et Howe avaient créés 20 ans plus tôt. La préoccupation des Pères de la Confédération - autant ceux qui appuyaient la Confédération que ceux qui s'y opposaient, dont Howe - était qu'ils allaient échouer dans leur tentative d'être fidèles à ce modèle. Quelques-uns y sont arrivés. Quelques-uns ont échoué. Ce choix est illustré par un exemple qui me vient souvent à l'esprit: après 133 ans de cette expérience inhabituelle nous avons tué moins de cent citoyens dans des confrontations politiques - la plupart d'entre eux en un seul jour à Batoche.

Bien sûr, un seul mort est déjà trop. Mais en comparaison avec d'autres démocraties occidentales, c'est quasiment un miracle. Vous pourrez penser que cette réflexion est surprenante, mais je crois qu'une des premières mesures d'une culture citoyenne doit être le nombre de citoyens qu'elle a tués et non sa rhétorique ou ses mythes, ses leaders ou ses lois.

Les hommes d'état du XIXe siècle lisaient beaucoup les Grecs. Quand je me demande comment LaFontaine et Baldwin trouvèrent la bonne réaction, ce soir-là quand Montréal explosa, j'aime croire que l'un d'entre eux avait lu Euripide, dans Les Bacchantes, qui faisait dire à Tirésias :

    « &Eacite; coutez bien mes mots. Vous vous appuyez sur la force ; mais ça n'est pas la force qui gouverne les affaires des hommes.
    Ne prenez pas pour de la sagesse l'opinion surgie d'un esprit malade...
    En toutes choses, le contrôle de soi réside dans notre propre nature. »

À ce stade, vous pourriez croire que je me suis bien éloigné des quatre ou cinq mille personnes qui sont sans logis autour de nous dans cette ville ce soir. Pas du tout. J'ai parlé des fondements de votre société et de la mienne; des fondements qui s'appuient consciemment sur un concept intellectuel d'éthique et de principe, et qui en dépend. Ce principe impose la modération, l'inclusion et une légitimité dont la mesure fondamentale est le citoyen.

Sur la base de tels fondements, je suis tout à fait à l'aise de dire qu'il est impossible d'imaginer que dans une ville une telle pauvreté, une telle exclusion de quatre à cinq mille sans logis soient normales ou qu'elles fassent partie de l'inévitable.

On pourra me répondre que « les choses ont changé, les conditions ont changé, la technologie, la globalisation des marchés, l'interdépendance. On ne peut plus être tenu responsable des engagements pris dans le passé ? » Je ne vais pas continuer, Vous connaissez la rengaine. Je pourrais cependant répondre, sans chercher à camoufler nos échecs, en décrivant événement par événement la trajectoire issue de LaFontaine-Baldwin depuis cent cinquante-deux ans.

Il y a eu le mouvement de réforme des fermiers au début du XXième siècle qui a poursuivi l'idéal généreux des premiers réformistes et l'a redéfini pour le XXième siècle dans tout le Canada : introduisant toutes sortes de réformes comme le vote des femmes, la péréquation, l'assurance-maladie. J'irais même jusqu'à dire que le modèle québécois est en grande partie issu du modèle des fermiers de l'Ouest, et c'est bien là un compliment aux deux groupes concernés.

Puis issu de ce mouvement dans les Prairies, je pourrais relever l'évolution de Clifford Sifton, le grand baron de la presse, capitaliste et homme politique qui organisa la colonisation de l'Ouest sous Laurier. Vous pourriez l'entendre, vers la fin des années '20, condamner les dérives de notre société qui s'éloigne de sa vraie trajectoire, contre « les frénésies de la finance ... dont le propos est d'augmenter artificiellement le capital des compagnies qui servent le public, et d'imposer ensuite au même public la nécessité additionnelle de payer des dividendes accrus sur un capital exagéré. » Entre-temps, il a clarifié le rôle des médias : « Le rôle d'un journal n'est jamais de défendre une compagnie; une compagnie peut toujours fort bien se défendre elle-même. »

Et à partir de là, je pourrais rappeler la carrière du plus grand philosophe et économiste que le Canada ait jamais produit - Harold Innis -, de l'université de Robert Baldwin, qui dit de multiples façons que « Materialism is the auxiliary doctrine of every tyranny. » ; « le matérialisme est la doctrine complice de toute tyrannie. »

Et en parallèle, le remarquable Monseigneur Charbonneau, l'Archevêque de Montréal, qui se leva dans sa cathédrale le premier mai 1949, au moment de la grève de l'amiante, et qui devant un premier ministre hostile et la classe dominante prononça ces mots : « Nous nous attachons plus à l'homme qu'au capital. ... Que l'on cesse d'accorder plus d'attention aux intérêts d'argent qu'à l'élément humain. »

Bien sûr, c'était il y a cinquante ans et on pourrait rétorquer que bien des choses ont changé depuis. "Les choses ont changé" est la réponse standard à toute suggestion que la mémoire est importante.

Laissez-moi traiter de l'idée que ce qu'on appelle progrès ou changement a parfois le pouvoir d'effacer ce qu'on appelle la mémoire ou la trajectoire d'une société. L'idée sous-jacente semble être que pour la première fois en deux mille cinq cents ans de civilisation occidentale, les choses ont tellement changé que le bien public doit automatiquement céder le pas à la technologie et aux intérêts personnels. Cet argument me rappelle ce que Robert Baldwin appelait la lutte de « la puissance de l'opinion publique contre la mode et la corruption. »

Bien sûr que les choses ont changé. Elles ont toujours changé. Parfois plus, parfois moins. Mais rien ne s'est passé depuis le dernier quart de siècle qui ait eu une conséquence irrémédiable, inévitable, fulgurante sur nos liens avec notre passé. Sur notre aptitude à garder en place nos principes éthiques. Ou sur la capacité des citoyens à vivre leur propre vie de façon responsable. C'est une insulte à notre intelligence et aux aspects positifs du changement que de laisser entendre que nous en sommes les simples victimes, que nous en perdrons forcément un peu d'humanité et qu'il nous éloignera de nos valeurs morales.

Je veux vous donner trois exemples de la distorsion que le changement peut imposer quand on le voit comme un dieu vengeur. Ce que j'ai appelé le corporatisme a inhibé la capacité d'action de tous les secteurs de la société. Nous nous sommes en fait habitués à agir dans des secteurs particuliers à l'intérieur de relations particulières. De telle façon qu'en Europe ou en Australie ou en Amérique du Nord, la société s'est véritablement divisée en groupes d'intérêt - parfois au mépris de l'intérêt public, parfois sans que cela l'affecte, parfois en le favorisant ; mais toujours à l'extérieur des mécanismes propres à la démocratie.

Prenez comme exemple des domaines comme le travail social ou l'environnement. Les ondes et les journaux ne parlent que de ça. Nous pensons avoir beaucoup appris au sujet des questions que ces mouvements discutent - des SDF à la pollution. À Sydney, à Paris, ici, à Berlin, on voit apparaître dans la société un certain consensus pour agir. Et pourtant cette action, quand elle a lieu, atteint rarement la force de l'organisme qui l'a lancée, ou de l'appui qu'il a reçu du public. Mon argument est le suivant : si on en jette un regard du côté des assemblées élues - à tous les niveaux et en fait dans presque tous les pays - on constate qu'il y a très peu de travailleurs sociaux, très peu d'environnementalistes qui ont été élus.

Les parlements de la fin du XIXe siècle comme l'Assemblée nationale en France, la Chambre des communes au Canada, le Sénat des États-Unis, étaient pleins d'avocats parce qu'on s'appliquait alors à mettre en place un cadre juridique. De nos jours, dans la plupart des assemblées, les avocats ne forment plus que 15% des élus ; les gestionnaires de différents types ont augmenté à 15% ; les hommes d'affaires sont à 15% aussi. Mais à Ottawa, par exemple, il n'y a que deux députés qui se disent environnementalistes. Et ils ne m'en voudront pas de dire qu'ils sont de la première vague des environnementalistes. Les générations plus récentes ne sont pas présentes dans le processus électoral démocratique. Ils sont occupés par leur travail parallèle dans les ONG, tout comme les travailleurs sociaux.

Le travail dans une ONG est fascinant. C'est du bon travail. Mais on y épouse des structures corporatistes. Nous vivons cependant en Occident dans des démocraties ; c'est-à-dire dans des lieux où le changement est issu d'un processus démocratique. Curieusement, le succès de celles des ONG qui ont le plus à coeur le bien public finit ainsi par miner le processus démocratique - qui est le garant du bien public -.

Je ne veux pas dire que les assemblées élues devraient devenir des rassemblements de groupes d'intérêt. Je dis que les réformes deviennent possibles quand les réformistes s'intègrent au processus démocratique. S'ils restent à l'extérieur de ce processus, ils deviennent des lobbyistes - et un lobbyiste est un lobbyiste est un lobbyiste, quelle que soit la cause qu'il défend, bonne ou mauvaise. Le problème est que les caractéristiques courtisanes propres à un lobbyiste efficace servent habituellement mieux une cause qui mine le bien public qu'une cause qui le défend.

Tant qu'une bonne cause reste à l'extérieur du processus politique, elle risque toujours de faire face à l'argument qu'il n'y a pas d'argent, qu'il y a d'autres priorités ou, bien sûr, que les choses ont changé.

Voyons cela d'une autre façon. Tant qu'une ONG - qu'on pourrait aussi considérer comme une corporation de réformateurs sociaux - demeure à l'extérieur du système démocratique, elle n'a pas de leviers politiques. Ses activistes ne sont pas à l'Assemblée, pour présenter leur cause. Et il n'y a pas de lien direct entre le problème qui les motive et l'action nécessaire pour le résoudre. Les victoires de relations publiques - si souvent gagnées par les ONG - ne peuvent pas être immédiatement transformées en lois. Et elles ne devraient pas l'être non plus. Car nous vivons en démocratie. Mais le résultat est qu'il n'y a pas de lien pratique et direct entre le débat public et l'action gouvernementale. Le public est donc déçu de l'inefficacité de la politique parce qu'elle témoigne mal du débat public. Et parce qu'ils ne sont pas branchés sur le processus politique proprement dit, les groupes de réformistes sociaux commencent à sembler plutôt naïfs. Tout cela finit par aboutir à ce que René Daniel Dubois appelle « la perte d'une culture partagée. »

Et avant qu'on s'en rende compte, la pauvreté a été intellectuellement transformée en une condition sociale, quelque chose d'inévitable, tandis qu'on la considère, au niveau humain, comme un échec personnel. La société devient soudainement incapable de répondre avec flexibilité et compréhension à ce qui est pourtant naturel et inévitable chez l'homme, soit la différence quant aux personnalités, quant aux ambitions, quant aux aptitudes intellectuelles et quant aux possibilités.

En d'autres mots, tant qu'une bonne cause demeure à la périphérie du processus démocratique, elle peut aller jusqu'à conforter ceux qui s'y opposent. Une cause prend ses véritables dimensions morales, utilitaires et sociales seulement quand elle est présente avec ses défenseurs dans le processus démocratique.

Le retrait des réformistes sociaux du processus démocratique est sûrement un changement dans notre société, mais je ne crois pas que la chose soit inévitable ou définitive. Ça n'est qu'un effet découlant du corporatisme.

Une fois que nous en aurons pris conscience et reconnaitrons que la démocratie et les causes progressistes en souffrent, et bien, un ajustement aura lieu.

Un deuxième exemple : la mode en Occident est de dire qu'il faut éviter les programmes publics élargis qui incluent tout en faveur de programmes plus ciblés. Mais le ciblage des besoins, puisque c'est de cela qu'il s'agit, nous ramène à la traditionnelle vision verticale, jugeant de façon trop catégorique et même moralisatrice les citoyens affectés. En fait, c'est une fausse efficacité parce qu'elle limite l'inclusion pure et simple et la remplace par une approche de gestion dépassée, émotionnellement lourde et qui exige d'importantes ressources en personnel.

Je ne veux pas dire que nos systèmes actuels n'ont pas de problèmes. Mais ces problèmes n'en sont pas d'« universalité » ni d'inclusion morale. Ce sont des problèmes de gestion linéaire rationnelle.

La caractéristique des programmes ciblés est de ramener non seulement une gestion basée sur une administration qui évalue trop catégoriquement, mais ils ramènent aussi la bonne vieille charité. On voit cela maintenant comme une prise en charge accrue des autres par des citoyens. Mais si ceux-ci peuvent se payer cette responsabilité, ils peuvent aussi payer les taxes qui feront qu'on ne va pas glisser vers une société dont la moralité serait que les nantis décideraient qui parmi ceux qui sont dans le besoin seraient aidés et comment.

Comme l'a dit Strindgberg d'une manière crue et précise: « Toute charité est humiliation. » On ne doit pas se surprendre, alors, que la charité ait été une des armes utilisées par ceux qui s'opposaient à la démocratie canadienne pendant les années 1840. Sir Charles Metcalfe, le gouverneur autocratique, était réputé pour ses largesses tandis qu'il tentait d'acheter des appuis. Les élites antidémocratiques le vantaient d'avoir dépensé des fortunes en charité publique.

L'éthique est bien différente. Elle n'engage pas la reconnaissance du récipiendaire ; c'est-à-dire son humiliation. La vanité du donateur n'est pas concernée. Il n'y a pas ce sentiment réconfortant, égoïste d'avoir fait le bien. L'éthique est beaucoup plus froide que la charité. C'est pourquoi le principe de distanciation entre le donateur et le récipiendaire accompagne celui de bien public. L'éthique, c'est une affaire d'égalité entre les citoyens. Dans ce sens, il est donc très important de bien voir la différence entre le rôle du citoyen et celui de l'État. Le citoyen est propriétaire de l'État et ne reçoit de lui ni charité, ni une générosité obligée. Ce que le citoyen reçoit se doit de correspondre, selon les mots de Baldwin :« à la conduite heureuse des affaires publiques. »

Loin de moi de vouloir dire que la charité n'a pas sa place. Ou que la frontière est claire entre charité et obligation. Mais dans une démocratie inclusive la charité ne peut remplacer la mise en place du bien public. Et si elle la remplace, alors elle retire au citoyen une partie de son rôle de citoyen puisqu'elle le fait dépendre d'un autre citoyen. Être citoyen a à voir avec un engagement et non avec le choix d'être généreux.

Mais les choses ont changé. On nous dit qu'à cause de la globalisation on ne peut plus compter sur le devoir d'engagement du citoyen ; par exemple, sur la capacité de l'État-nation de lever des impôts dans une économie mondiale compétitive. Et on doit donc de plus en plus espérer que des individus généreux vont donner le plus qu'ils peuvent. En fait, notre aptitude à appliquer l'idée d'engagement à tous les citoyens est dangereusement affaiblie parce qu'on nous dit que l'État-nation est fichu. Il a été grandement affaibli. C'en est probablement fini de lui.

C'est curieux. J'ai remarqué que ceux qui parlent avec le plus d'enthousiasme de la victoire de la démocratie sur diverses idéologies sont ceux-là même qui parlent de la mort de l'État-nation, de son impuissance, ou de concepts du même genre. Ils réussissent à inclure dans le même paragraphe triomphalisme et oraison funèbre.

Mais voici ce qu'il en est. La démocratie a été et continue d'être construite à l'intérieur de la structure de l'État-nation. La démocratie est une émanation de l'État-nation. Et maintenant que la plupart des vilaines touches de nationalisme, de racisme et autres impérialismes ont été éliminées de nos nations, la démocratie, un sens élevé de la citoyenneté, l'engagement et le bien public sont devenus leur plus grande gloire.

Une autre chose curieuse est que ceux qui annoncent la mort de l'État-nation le font avec un petit sourire satisfait.

Et bien si l'État-nation est mort, la démocratie est morte aussi. Ça n'est donc pas l'État qui a disparu, c'est le pouvoir du citoyen. Et disparu au bénéfice de quoi ? Des transnationales ? Personne ne peut prendre cet argument sérieusement à moins que son revenu ne dépende jusqu'à un certain point de la foi en la mort de l'État-nation.

Je ne crois pas du tout à cette chronique d'une mort annoncée. Et ce n'est pas parce je crois aux forces ou aux vertus du nationalisme. C'est plutôt parce que je crois à l'intelligence combative des citoyens, par rapport à la nature du corporatisme qui finit par être auto-destructeur et au leadership confus, passif, inefficace et trop hiérarchisé des transnationales. Les individus n'ont pas tardé des siècles à définir une idée de responsabilité et un réalisme généreux face au bien public pour les laisser disparaître parce que des forces mystérieuses et inconnues ont déclaré qu'une quelconque technologie de passage et des groupes d'intérêts partisans avaient pris les choses en main.

De toute façon, ce qu'on appelle de nos jours globalisation n'est qu'une certaine version de la globalisation. Il y a une multitude d'autres versions possibles. Il n'y a rien de brillant ou d'inévitable dans ce modèle-ci. En fait, il ressemble plutôt à l'approche malhabile de la fin du XIXe siècle.

Pour dire vrai, ce modèle ne répond même pas à ses propres standards. On en dit qu'il marque la victoire du marché, et pourtant il bondit vers les monopoles et les oligopoles domaine après domaine. Celui qui est en faveur du capitalisme et de la concurrence doit être contre ces veilles formes de monopoles. On sait que les monopoles privés, parmi d'autres stratégies, cachent leur inefficacité en limitant le progrès afin de créer l'apparence de stabilité.

De toute façon, on voit déjà les réactions des États-nations. Du côté négatif, on voit le retour du faux populisme. L'Autriche n'en est que le dernier exemple et ce phénomène est en partie une protestation issue du sentiment d'impuissance des citoyens.

Mais du côté positif, bien d'autres choses se passent. Il y a des mouvements préliminaires mais étendus pour réglementer les marchés monétaires internationaux. L'Australie a hésité avant d'appliquer certaines des recettes économiques récentes. La Nouvelle-Zélande, le conte de fée du déterminisme économique, est en train de renverser la vapeur. On sent le leadership du G7 inquiet face au pouvoir débridé des transnationales. Même l'OCDE recommande des contrôles. Je ne veux pas dire par là que nous sommes en train de retourner vers 1960. Ou que nous devrions le faire. Je dis que la force au coeur de notre trajectoire - et celle de bien d'autres pays - ce sont les citoyens. Et on leur a présenté une image irréaliste où l'économie a été internationalisée grâce à des dizaines de traités qui les engagerait tandis que la démocratie, les politiques sociales, une grande partie du judiciaire, les conditions de travail et le pouvoir de taxation ont été abandonnés chancelants au pouvoir national.

Les citoyens vont donc soit exiger des changements aux ententes économiques internationales afin de permettre, par exemple, assez de taxation et de réglementation nationales ; ou bien, ils vont exiger des traités internationaux dans ces domaines spécifiques. Ou bien une combinaison des deux.

Il est trop tard, diront certains. On ne peut revenir en arrière. Les choses ont changé. La globalisation est inévitable.

Et bien, pour le meilleur ou pour le pire, rien n'est inévitable. Il n'y a que les idéologues pour croire au déterminisme. Et les modes économiques durent en général 25 ans au plus. Et puis quand on vous annonce que quelque chose est inévitable, c'est habituellement parce qu'il va y avoir un grand changement, le plus souvent dans la direction contraire.

Et finalement, un troisième et dernier portrait de la mode qui porte le masque d'un changement révolutionnaire. Voici comment ça marche. Le monde est tout petit, il faut donc que ce qui l'occupe soit grand. De grandes compagnies et des gros ministères. Il faut tout fusionner pour faire face aux défis de ce qui est tout petit. La logique est floue. La théorie, cependant, veut que ces multiples fusions et l'apparition soudaine de monopoles et d'oligopoles soient l'aboutissement logique du grand marché international. Cela n'a pas de sens du point de vue des affaires. Le meilleur moyen d'avancer, de fonctionner, de faire des profits dans un si grand marché unique est de garder une taille petite ou moyenne; en d'autres mots, être rapide et flexible. Le pire, c'est d'être un refuge technocratique sans direction et lent. Pendant que ces fusions s'accélèrent à grand bruit, on peut sentir dans le marché qu'un courant sous-jacent plus intelligent pointe dans la direction adverse.

Le fait est que le gigantisme - auquel nous faisons maintenant face - est un idée de management. Cela n'a rien à voir avec le marché. Cela a plutôt à voir avec la technique technocratique de la fin du XIXe siècle selon laquelle le pouvoir -- le contrôle; plus de pouvoir -- le besoin de contrôler une structure plus grande. Le gigantisme est le règne de la forme sur le contenu, sans parler de la complaisance personnelle que cela donne à un certain nombre d'individus. C'est aussi une mode qui va probablement passer dans dix ans ou moins.

De toute façon, c'est un développement en l'absence d'idées. Il y a quelques mois, en Australie, j'ai vu une grande affiche sur les murs de protection du chantier de construction d'une chaîne de grands magasins : « DAVID JONES vous apporte une passionnante expérience d'achat pour le nouveau millénaire. &raqo; Je suppose que si vous n'avez rien d'autre à faire pendant les mille prochaines années, pourquoi pas... ? Mais la vérité est que ni les très grandes corporations, ni les très gros ministères gouvernementaux ne peuvent fonctionner. On ne peut leur donner une orientation. Et la politique fonctionne seulement quand elle est menée par des idées. Quand c'est la forme et le management qui mènent l'affaire, elle s'écroule.

Je voudrais conclure cette soirée sur une possibilité de changement véritable ; un changement qui s'inscrit dans la trajectoire de notre société. Un changement qui a autant rapport à notre passé qu'à notre avenir quant au rôle du citoyen, que celui-ci soit à l'aise ou SDF, ce changement touche le sens à donner à la globalisation.

J'ai brièvement décrit tout à l'heure les trois années de gouvernement de LaFontaine et Baldwin comme celles d'une consolidation majeure de toutes les idées qui flottaient depuis un certain temps. Puis j'ai parlé du rôle-clé des avocats dans les parlements du XIXe siècle : ils façonnaient une société qui avait bien besoin d'un cadre juridique. Mais déjà, lors de son discours de démission en septembre 1851, Louis LaFontaine parlait du besoin de réformer la loi :

« Le danger aujourd'hui, c'est la facilité avec laquelle ont fait des lois. Si l'on continue, notre code sera bientôt un labyrinthe dans lequel personne ne pourra se retrouver. »

Joseph Howe était un peu plus drôle sur le même sujet : « Chaque loi pourrait être deux fois plus courte et deux fois plus efficace. Il faudrait donner une récompense pour la meilleure et la plus courte des lois sur chaque sujet. »

Je vais vous en donner un exemple actuel. En tant qu'écrivain, je devrais vraiment comprendre la loi sur le libelle. Je ne la comprends pas. Pas plus que la plupart des avocats. Comment peut-on avoir une vraie liberté d'expression si personne n'en comprend les limites légales ?

Ce dont je parle, cependant, va bien au delà de la réforme des lois. Depuis cinquante ans, nous sommes occupés à mettre en place, de manière ad hoc, les structures et les programmes qui ont réussi à mettre en place une société plutôt juste, au moins quand on la compare avec celle qui la précédait. Cette manière ad hoc est normale en démocratie. Chaque petit progrès résulte d'un débat, puis d'une législation.

Mais nos réussites ont maintenant l'apparence d'une grande masse de détails juridiques et administratifs. Pour la plupart des gens, qu'il s'agisse de citoyens qui fonctionnent à l'extérieur ou à l'intérieur de ces programmes, cette masse est impénétrable. On n'a jamais une vue d'ensemble, ni même une perspective sur la logique propre à l'ensemble.

Plus la complexité est devenue grande, plus cela a encouragé les défauts de nos gestionnaires. Je veux parler des approches corporatistes étroites ; un univers de consultants, de jargons spécialisés, de partenaires intéressés et de citoyens confus, frustrés. Et de plus en plus de changements improvisés.

On ne sera pas surpris, devant l'augmentation de cette masse administrative, que les solutions offertes par les gestionnaires se tournent de plus en plus vers les questions les plus étroites, une à la fois, et dans les délais les plus courts. C'est ainsi que nous sommes tombés à nouveau dans les programmes liés à des besoins immédiats.

Ce que je décris ici, c'est un phénomène des sociétés démocratiques. On commence avec une vision large et un désir de créer des programmes généreux. La démocratie, comme il se doit, exige qu'on les crée de façon ad hoc. Sur une période courte, cela peut toujours aller. Mais si on laisse ainsi flotter, ils finissent par ressembler au contraire de ce qu'on souhaitait au départ.

La tâche qui aurait sans doute été la plus importante ces vingt dernières années aurait consisté à consolider cette masse énorme de lois, de règlements et de détails administratifs ; clarifier, réduire, redécouvrir la forme des choses. Cela n'a pas été fait. Le résultat en aurait été, pourrait encore être de réconcilier le citoyen avec l'État.

Au départ, cela n'a pas l'air d'un projet bien excitant. Mais la confusion de la masse administrative est une des raisons principales pour laquelle le citoyen ne joue pas son rôle de citoyen. Et la consolidation était l'étape logique qui devait suivre la mise en place confuse et chaotique des réformes. Il est étonnant de voir comme la plupart de ces programmes fonctionnent encore remarquablement bien, surtout si l'on tient compte de leur structure. Mais ceux qui ont foi dans les réformes du début ont commis l'erreur, ces dernières années, de défendre leur confusion actuelle plutôt que les principes qui les sous-tendent. C'est ainsi que la plupart des réformes entreprises depuis les vingt dernières années au nom de l'efficacité ont abouti à une moins bonne réalisation des programmes et à des coûts additionnels. Pourquoi ? Parce que c'est une tentative de micro-gestion de sujets grands et complexes.

Ces réformistes contemporains auraient dû être à l'avant-garde de la bataille pour la consolidation, brandissant le drapeau des idées, des intentions élevées et de l'éthique. Au contraire, ils ont défendu la structure et ont été marginalisés par ceux qui n'ont pas la foi et qui utilisent la complexité maintenant inutile de la masse comme excuse pour démolir la réussite des réformes originales.

Il y avait un besoin impérieux il y a vingt ans, un besoin encore plus pressant maintenant, de franchir ce pas vers la consolidation. Si on y arrive, on ouvrira toute une voie vers une vague de réformes créatrices.

Et je crois que ces réformes pourraient prendre la forme de politiques claires, englobantes et tout à fait inclusives. Moins de programmes, mais plus inclusifs ; cela coûterait bien moins cher et cela serait bien plus efficace.

Loin de moi de dire que quatre ou cinq mille personnes à Toronto doivent attendre que ces changements aient lieu avant que leur situation ne s'améliore. Mais je suis sûr que nous verrions toute cette question de manière bien différente à la lumière de politiques claires et inclusives. Une des choses les plus difficiles en politique est de joindre l'éthique à des programmes efficaces. La relation prudente de l'éthique avec des politiques simples, claires, inclusives peut permettre d'y arriver. Et ce serait là une image juste de la trajectoire dans laquelle Louis LaFontaine et Robert Baldwin nous ont engagés.